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Rambalh, c'est un pot pourri de mes lectures, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog. Il est surtout né de mon besoin de garder une trace de mes lectures. Retrouvez-moi aussi sur Accros & Mordus de Lecture.

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dimanche 19 décembre 2021

Circé de Madeline Miller

Les copains sur A&M ont beaucoup aimé ce livre et je me suis laissé influencer en début d'année, le tout sans regret !



Quatrième de Couverture
Fruit des amours d’un dieu et d’une mortelle, Circé la nymphe grandit parmi les divinités de l’Olympe. Mais son caractère étonne. Détonne. On la dit sorcière, parce qu’elle aime changer les choses. Plus humaine que céleste, parce qu’elle est sensible. En l’exilant sur une île déserte, comme le fut jadis Prométhée pour avoir trop aimé les hommes, ses pairs ne lui ont-ils pas plutôt rendu service ? Là, l’immortelle peut choisir qui elle est. Demi-déesse, certes, mais femme avant tout. Puissante, libre, amoureuse…

Mon avis
Circé est une nymphe, fille du Titan Hélios, dans un monde mystique où déplaire à son père est impensable. Le grand Hélios est terrifiant lorsque sa colère éclate, lui qui rayonne tout en attendant patiemment le jour où les Titans reprendront le dessus sur les Oympiens. Circé cherche chaque jour le bon moment pour obtenir l’approbation de son père, elle qui est la seule dans le monde divin à détonner avec sa voix aux sonorités humaines et son physique « basique ».
Une rencontre avec Prométhée lors de la mise en place de son châtiment va offrir à Circé de nouvelles perspectives. En bravant les lois divines, elle aussi doit expier ses fautes : elle se découvre alors complètement et se bat corps et âme pour s’extraire de sa destinée et choisir sa voie, malgré la cruauté des Dieux.

Madeline Miller nous propose une réécriture du mythe de Circé, la sorcière de l’Iliade qui fait une apparition dans l’épopée du célèbre Ulysse. La réécriture est moderne et s’inscrit dans le processus de réécriture de l’Histoire à travers le regard des femmes, comme une autre de mes lectures de l’année La trahison des dieux de Marion Zimmer Bradley.
Je ne connaissais de Circé que l’épisode des cochons, lu lors de l’étude de l’Iliade en classe de 6ème, à une époque où voir la sorcière au second plan, soumise aux charmes d’Ulysse ne me choquait pas. Plus de quinze ans plus tard j’ai parcouru du chemin et ce livre de Madeline Miller colle pas mal à la femme que je suis devenue. Il est utile que des autrices comme elle se réapproprient des millénaires de littérature pour changer la donne. Si ici il s’agit de mythologie, on peut tout de même faire le parallèle avec l’invisibilisation des femmes dans l’Histoire et c’est d’ailleurs ainsi que c’est écrit :

« Plus tard, des années plus tard, j’entendrais la chanson relatant notre rencontre. Bien que le garçon qui la chantait soit inexpérimenté, manquant les notes plus souvent qu’il ne les réussissait, la douce mélodie des vers resplendissait malgré sa piètre performance. Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière d’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant. » chap. 16, p. 293.

Dans ce roman, l’écriture cristalline de Madeline Miller met en lumière le parcours semé d’embûches de Circé, cette déesse différente, qualifiée de sorcière car elle possède le don de façonner et user de la magie de la nature, un pouvoir que craignent les Dieux. Pour avoir osé s’élever contre les lois divines et avoir métamorphosé des êtres, elle est exilée sur l’île déserte dont elle devient au fil de sa vie la maîtresse et la protectrice. Son châtiment, elle le transforme en libération : loin des autres Dieux, elle peut enfin tracer sa propre voie et devenir elle-même :

« Cette pensée était la suivante : bien que toute ma vie n’ait été qu’opacité et profondeurs, je ne faisais pas partie de cette eau sombre. J’étais simplement une créature vivant à l’intérieur. » chap. 2, p. 39.

Malgré cette sensation d’émancipation, Circé se rend chaque jour compte des manigances des Dieux mais aussi de la faillibilité des hommes. Sa puissance lui permet de tenir la plupart des dangers à distances mais l’implacabilité du destin lui revient régulièrement au visage. Les Dieux sont cruels, ils se gorgent du contrôle qu’ils ont sur le monde et se plaisent à le rappeler sans cesse, principalement après une accalmie feinte.

« Combien de fois devrais-je apprendre cette leçon ? Chacun de mes moments de paix était un mensonge, car il ne dépendait que du bon plaisir des Dieux. Peu importe ce que je faisais et combien de temps je vivrais, au moindre caprice, ils pourraient toujours tendre le bras et disposer de moi à leur guise. » chap. 17, p. 327.

Circé grandit au fil du temps, elle puise en elle des forces insoupçonnées et comprend peu à peu en quoi les humains sont enviables : ils meurent. Savoir que la vie prend fin un jour les pousse à vivre réellement pour eux et à affronter leur destin, ce que Circé cherchera alors à faire tout au long de sa vie. Sa force ne tient pas au fait qu’elle reste debout mais bien qu’elle se relève à chaque fois qu’elle tombe parce que cela vaut mieux que de se soumettre au monde des Dieux. Elle est façonnée par les êtres qui croisent sa route tout comme elle les influence bien plus que ce qu’elle peut croire. Et c’est en ça que Circé décrite par Madeline Miller est une grande héroïne : c’est par son interaction avec les autres qu’elle trace sa voie.

La partie que j’ai le moins aimée est celle avec Ulysse : le héros me gênait, rien ne me plaisait dans ce passage. La suite m’a permis de comprendre pourquoi ma réaction et mes émotions changeaient. Encore une preuve du talent de Madeline Miller et de l’impact de son écriture.

La fin est rapide mais parfaite, elle colle complètement à Circé telle qu’elle est développée au fil des pages. Cette réécriture clairement féministe est agréable même si elle m’a moins transportée que La trahison des dieux de Marion Zimmer Bradley : l’effort de Madeline Miller arrive à une époque assez convenue par rapport à celui de son aînée, à un moment où Circé pourrait être un énième bouquin surfant sur la vague du féminisme du 21ème siècle s’il n’était pas aussi bien écrit.

« On affirme souvent que les femmes sont des créatures délicates, comme les fleurs, les œufs et tout ce qui peut être écrasé dans un moment d’inattention. Si je l’avais jamais cru, ce n’était plus le cas désormais. » chap. 21, p. 449.

J’ai adoré cette lecture malgré mon besoin de me couper des lectures militantes ces derniers mois. Madeline Miller a su me charmer autant que son personnage.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture


lundi 16 août 2021

La trahison des dieux de Marion Zimmer Bradley

Et oui, j'existe encore ! J'ai juste beaucoup trop la flemme de rédiger mes avis au fil de l'eau. Mais après tout, ce serait bien dommage de changer les mauvaises habitudes !



Quatrième de Couverture
Dans l'antique ville de Troie, Cassandre, fille du Roi Priam, a le don de voir l'avenir. Elle devient alors prêtresse d'Apollon. Mais un jour, mécontentant le Dieu, elle reçoit une terrible punition : elle a toujours son Don, mais plus personne ne la croira...
C'est alors que son frère, Pâris, ramène sa nouvelle femme, une certaine Hélène...
Cassandre a beau prévenir ses proches, personne ne la croira...

Mon avis
Cassandre, fille du roi Priam, fait partie des mortels choisis par le dieu Apollon. Douée du don de prophétie, elle voit le tragique destin de Troie et sa famille se préparer. Après avoir suivi les Amazones, famille de sa mère, pour grandir, elle devient prêtresse d’Apollon, mais retrouve aussi Pâris. Son frère jumeau va provoquer la chute de Troie, elle le sent.
Au fil des épreuves, Cassandre va voir le destin s’accomplir, impuissante, tiraillée entre sa dévotion pour les dieux et son amour pour les siens.

J’ai démarré cette lecture après avoir entendu maintes fois les louanges de Marion Zimmer Bradley, notamment de la part de ma coloc d’amour (on n’est plus en coloc depuis des années mais c’est un détail). J’avais envie de lire un livre autant pour le fond que pour la forme, en poursuivant sur ma lancée après avoir lu Neil Gaiman. Et c’était une très bonne pioche (non Lo, promis, je n’ai jamais douté de tes recommandations).

La trahison des dieux est une réécriture passionnante de la Guerre de Troie, apportant un nouvel éclairage au mythe. Je n’ai jamais lu L’Iliade mais j’ai eu travaillé sur de nombreux extraits durant ma scolarité et cette réécriture du point de vue féminin sonne juste.
Depuis plusieurs mois, je me tiens éloignée des lectures féministes, que ce soit des essais ou des romans, mais aussi d’autres sujets qui me tenaient à cœur, mon esprit subissant déjà un trop plein de faits d’actualité à digérer. J’appréhendais un peu de me trouver face à une réécriture forçant un peu trop sur le sujet mais cela n’a pas été le cas. Marion Zimmer Bradley montre l’entendu de son génie en faisant passer ses messages de manière naturelle, sans violence, en plantant çà et là les graines de ses réflexions. Les questions qu’elle soulève sont pertinentes et poussent à l’interrogation, par exemple sur le rôle des femmes dans l’histoire.

À travers le personnage de Cassandre, la Guerre de Troie se joue à nouveau sous nos yeux, dévoilant l’étendue de son absurdité, de ses règles sans fin mais, surtout, de la cruauté des Dieux. Marion Zimmer Bradley nous offre un mythe où la tragédie domine, où Cassandre affronte un destin sombre auquel elle ne peut échapper. Elle voudrait lutter mais n’y parvient pas : parce qu’elle est une femme, parce qu’elle connaît la nature implacable de l’avenir, parce qu’elle s’est dévouée aux dieux mais aussi à ses proches.

Cassandre est touchante mais aussi inspirante. Sa force nous guide à travers les épreuves et montre les difficultés de jongler avec chacune de nos prises de position, avec nos choix mais aussi nos doutes. Quoi qu’il arrive, Cassandre reste fidèle à elle-même, malgré le prix qu’elle doit en payer. Elle encaisse les coups la tête haute et sait saisir les miettes de bonheur concédées par les dieux lorsqu’elles sont à sa portée.

Cette réécriture place les femmes au premier plan sans les rendre surhumaines : elle permet simplement de donner une voix à ces actrices trop souvent oubliées par l’Histoire.
Une lecture succulente qui rend justice à celles qui ont été trop longtemps invisibilisées, notamment en mettant en lumière la réappropriation patriarcale faite par les Grecs des divinités d’autres peuples. La Déesse mère de Cassandre est sous les ordres de Zeus dans le panthéon grec, brisant son symbole de source de vie des Hommes, de déesse indomptable.

Un livre remettant bien plus en cause que les messages de la Guerre de Troie. Un livre de génie qui a aussi la très belle qualité d’être écrit avec une douce fluidité, une poésie douce amère décrivant avec beauté l’horreur d’un destin tragique.

« Elle eut alors pour lui un déchirant sourire. Un sourire d’une infinie tendresse, où se lisait aussi l’acceptation sereine de la fatalité. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 13 mars 2020

Le Prieuré de l'Oranger de Samantha Shannon

J’ai découvert Le Prieuré de l’Oranger grâce à mes colocs de l’amour (anciennes colocs, certes, mais de l’amour pour toujours) lors de nos vacances retrouvailles. Il nous fallait un livre à lire en commun, pour poursuivre notre petite tradition LC et c’est ce titre qui est sorti du chapeau magique de Loeiza. Un pur plaisir de lire à trois et de guetter nos réactions au fur et mesure de notre avancée.



Quatrième de Couverture
Un monde divisé. Un reinaume sans héritière. Un ancien ennemi s'éveille. La maison Berethnet règne sur l'Inys depuis près de mille ans. La reine Sabran IX qui rechigne à se marier doit absolument donner naissance à une héritière pour protéger son reinaume de la destruction, mais des assassins se rapprochent d'elle... Ead Duryan est une marginale à la cour. Servante de la reine en apparence, elle appartient à une société secrète de mages.
Sa mission est de protéger Sabran à tout prix, même si l'usage d'une magie interdite s'impose pour cela. De l'autre côté de l'Abysse, Tané s'est entraînée toute sa vie pour devenir une dragonnière et chevaucher les plus impressionnantes créatures que le monde ait connues. Elle va cependant devoir faire un choix qui pourrait bouleverser son existence. Pendant que l'Est et l'Ouest continuent de se diviser un peu plus chaque jour, les sombres forces du chaos s'éveillent d'un long sommeil...
Bientôt, l'humanité devra s'unir si elle veut survivre à la plus grande des menaces.


Mon avis
Le Prieuré de l’Oranger est un roman de fantasy qui nous plonge dans une quête où le destin de trois femmes les unit dans le but de vaincre le terrible Sans-Nom, menace suprême pour l’humanité. Au cours de la lecture, nous plongeons dans les intrigues des différentes contrées menacées, dans leurs us et coutumes, leurs croyances surtout. À travers les différents points de vue, nous comprenons que l’histoire est modelée selon chacun, qu’elle peut varier d’un côté à l’autre du monde et que la part de vérité de chaque récit permet de trouver les clés ouvrant les portes de la Vérité.

Samantha Shannon a expliqué s’être inspirée de la légende de Saint Georges et le Dragon, figure du christianisme, où Saint Georges terrasse un dragon qui réclamait des sacrifices humains en sauvant la population. Il aurait par ses actes négocié la conversion au christianisme de cette population. Et, effectivement, lorsque l’on parcourt les pages de ce roman, on retrouve bien les rouages de cette histoire… Et surtout cette conversion actée par le Saint qui sauve le monde et qui impose son règne ainsi que l’idolâtrie de sa personne un millénaire durant.
La réécriture de Samantha Shannon est féministe et assumée, tout en étant fine et sans lourdeur. Les femmes y sont fortes sans avoir besoin d’écraser les hommes. Elles y règnent comme eux mais ont tout de même été gommées dans certains points clés de l’histoire… Chose que nos trois héroïnes vont rectifier en cherchant à sauver le monde.

Nous retrouvons dans cet univers les codes de la fantasy, voire de l’heroic fantasy à travers une quête complexe, des complots, de la magie, la nécessité de jongler entre les croyances de chacun, le besoin de s’unir pour vaincre.
En plus de 900 pages, les événements s’enchaînent vite tout en suivant une chronologie cohérente, s’écoulant en plusieurs longs mois, voire années. Samantha Shannon ne s’embarrasse pas d’événements inutiles, de détails superflus. Chaque chapitre amène un rouage à l’histoire et c’est en ça que son récit est très bien mené. En plus d’une écriture agréable, fluide et suffisamment appuyée par une description précise et efficace, l’autrice plante son décor au fur et à mesure de l’intrigue et ne nous perd jamais en route grâce à l’absence de longueurs de l’histoire.

Les personnages sont variés, intéressants et ouvrent des fenêtres sur un multiculturalisme très appréciable. Samantha Shannon s’inspire des cultures réelles que nous pouvons connaître pour modeler celles de sa fiction et ses descriptions nous permettent de mieux appréhender ce qu’elle avait en tête : de l’orient à l’occident, du Sud au Nord, ses choix montrent les conséquences d’un monde cloisonné lorsque la fin du monde est proche tout en accentuant l’intérêt de faire fi des différences et de les utiliser au mieux.
Si les personnages ne sont pas exploiter à leur maximum, cela n’est en rien un problème : il y a la dose suffisante même si ceux qui aiment plus de profondeur risquent d’être frustrés. Rajouter 200 pages pour approfondir aurait été prendre le risque de laisser de côté les lecteurs qui aiment aller à l’essentiel.
Les relations entre les personnages sont aussi intéressantes même si seul le lien entre Sabran et Ead est réellement exploité. C’est un choix qui ne m’a pas dérangée, qui permet de surcroît d’avoir une relation LGBTQ+ non stéréotypée, non forcée et naturelle à la lecture, et c’est un gros plus pour moi. J’aime le naturel, l’expression de la réalité de certains sentiments, désirs et les œuvres actuelles ont encore bien trop de mal à mettre en avant ces liens sans une dose de forçage insupportable. Ici, ça coule de source et ça fait du bien. On ne se dit pas « ah bon ? » ou encore « ah ouais c’est le quota minimum pour satisfaire les gens ». C’est là, c’est comme le soleil qui brille, la lune qui veille, les saisons qui défilent.

N’ayant pas lu de fantasy depuis un bail, j’ai adoré ce roman. Il réunit les bases du genre, nous tient en haleine et reste efficace. Cependant, je pense que les habitués, les grands lecteurs risquent de ne pas réellement accrocher : il n’y a rien de novateur dans ce roman et son intérêt se situe plutôt autour des liens entre les nations, les croyances et les personnages. Les lecteurs cherchant un scénario épique novateur risquent d’être déçus.

Selon moi, ce roman s’adresse surtout au grand public plutôt qu’aux habitués, ce qui n’est pas une critique mais plutôt un avertissement : Le Prieuré de l’Oranger est encensé depuis sa sortie et cette publicité peut largement induire en erreur. C’est un excellent roman pour les lecteurs éclectiques, un roman sûrement basique pour les lecteurs assidus de fantasy et d’heroic fantasy. Comme souvent, la promotion d’un livre peut être trompeuse si le public réellement visé n’est pas annoncé. Et, il faut le dire, le féminisme qui transpire dans chacune des pages de ce livre est largement mis en avant par effet de mode mais, rassurez-vous, c’est comme la relation entre Sabran et Ead : ça coule de source. Rien ne semble forcé, stéréotypé à outrance. C’est là, c’est naturel, et ça fait du bien.

Un roman que je conseille à tous ceux qui veulent lire un peu de fantasy sans avoir peur de se perdre dans une univers complexe.

« Ce qu’il y a en dessous doit être en équilibre avec ce qu’il y a au-dessus,
En ceci réside la précision de l’univers.
Le feu s’élève de la terre, la lumière descend du ciel.
Trop de l’un embrase l’autre,
En ceci réside l’extinction de l’univers.
»

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 8 février 2020

Le grand amour de la pieuvre de Marie Berne

Le grand amour de la pieuvre de Marie Berne faisait partie de la sélection de la Glory Book Box sur le thème des Abysses. J’aime toujours autant cette box littéraire que je recommande une nouvelle fois pour l’occasion parce qu'elle met en avant uniquement des autrices pour enfin faire la lumière sur toutes ces grandes plumes.



Quatrième de Couverture
Les pieuvres ont l’amour tentaculaire : qu’il soit contre nature ne diminue en rien l’intensité de leur passion. L’histoire que conte ce livre le prouvera à ceux qui, d’étape en étape, suivront les confessions de son héroïne au destin bouleversé par sa rencontre avec un jeune garçon. En la découvrant, celui-ci a eu la révélation d’une vocation qui le possédera pendant près d’un siècle : filmer ces créatures des mers aux mœurs inconnues. Muni d’une caméra, et n’écoutant que son instinct, il fera de son patient travail d’exploration scientifique une œuvre d’art que l’on contemple aujourd’hui, fasciné.

La pieuvre, peu à peu délaissée et décidée à se venger, narre l’étrange parcours d’un homme habité par sa mission mais qui, lorsque son heure sera venue, devra payer à la bête le prix de ses abandons.

Poétique, aquatique, fantastique, amoureux surtout, ce premier roman, inspiré de la vie d’un artiste aussi exceptionnel que méconnu, nous entraine dans les fonds mouvants du souvenir et restitue, par ses mots, les beautés et les tourments d’un homme sur le rivage du monde.

Mon avis
Marie Berne rend hommage à Jean Painlevé, réalisateur et biologiste français, qui a apporté un autre regard au documentaire scientifique. Inspirée par La pieuvre (1927) et Les amours de la pieuvre (1965), Marie Berne use d’anthropomorphisme pour se plonger dans les pensées d’une pieuvre folle amoureuse de celui qui la porte à l’écran avant de la délaisser au profit de nouvelles créatures.

L’exercice de style est superbe, la plume de l’autrice est envoûtante et subtile, douce puis violente. Le talent de Marie Berne tient dans son choix des mots, des tournures, des images qu’elle met en scène. Seulement, la lecture a été très oppressante pour moi. L’amour décrit est obsessionnel, étouffant, destructeur. La pieuvre aime le réalisateur, elle aime ce qu’elle devient sous sa caméra, l’image d’elle qu’il lui renvoie en la filmant. Mais elle finit par ne vivre que par ça, son aigreur et sa haine grandissant au fil du temps, au fil de l’éloignant du passionné qu’elle aime tant.
Toute la construction du texte autour de cet amour malsain est parfaite, tellement précise que j’ai eu besoin de pas mal de temps pour lire ce livre, ressentant le besoin de le poser pour avoir l’impression de respirer à nouveau. C’est une sensation étrange, fascinante d’une part mais épuisante d’une autre. J’ai apprécié le travail de Marie Berne tout en étant soulagée d’arriver au bout de ma lecture pour pouvoir relâcher toute la pression accumulée.

Le grand amour de la pieuvre représente pour moi l’histoire d’un amour malsain, un drame violent pour la pieuvre. L’angoisse qui m’a étreinte à la lecture reste l’empreinte finale que ce roman a laissée sur moi, oppressée par le décompte effectué par la pieuvre au fil des chapitres. Un superbe travail mais un livre à lire en sachant quoi s’attendre.

Je remercie Glory Book Box pour cette découverte, merci de me permettre de découvrir chaque fois de nouvelles autrices ♥

« Et si je me tenais sur ce fond sombre, je verrais sans doute la lumière de son corps ? Six jours encore. Chaque fois que je crois l’attraper, l’étreinte semble trop brève, il a la bougeotte. Pourvu qu’une autre ne l’ait pas entamé. Ce serait le néant dans mes cœurs de pieuvre esseulée. »


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dimanche 30 juin 2019

Personne n'a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé

Voici encore une lecture que je dois au croisement de La Grande Librairie et de La Comédie du Livre de Montpellier où Véronique Ovaldé a usé de sa carte blanche avec brio. Fascinée par sa façon de présenter ses convictions, son écriture mais aussi le travail des autres, j’ai acheté en très peu de temps beaucoup de ses livres et celui-ci est le premier que je lis d’elle.



Quatrième de Couverture
Gloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l'école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine? Quelle menace fuit-elle? Pour le savoir, il faudra revenir en arrière, dans les eaux troubles du passé, rencontrer Giovannangeli, qui l'a prise sous son aile à la disparition de son père, lever le voile sur la mort de Samuel, le père de ses enfants - où était Gloria ce soir-là ? -, et comprendre enfin quel rôle l'avocat Santini a pu jouer dans toute cette histoire.
Jusqu'où peut-on protéger ses enfants? Dans ce roman tendu à l'extrême, Véronique Ovaldé met en scène un fascinant personnage de mère dont l'inquiétude face au monde se mue en un implacable sang-froid pour l'affronter.

Mon avis
Personne n’a peur des gens qui sourient met en scène Gloria, une mère qui n’a pas peur de faire prendre à sa vie et celle de ses filles un tournant radical pour échapper à un passé tortueux et surtout, dangereux. D’oisillon robuste à mère prête à tout pour protéger ses enfants, Gloria nous entraîne avec elle entre passé et présent, dans une vie où les coups durs s’affrontent pour savoir lequel a été le plus impactant. Fragile en apparence, c’est un mur sans faille qu’elle devient quand il s’agit de ses filles, de les préserver. Mais de quoi ? Il faut lire ce livre pour comprendre, pour appréhender la réalité et découvrir que l’équilibre de la vérité ne tient parfois qu’à un angle de vue.

Au-delà de l’histoire captivante et surprenante qu’elle nous offre, c’est tout un univers que dessine Véronique Ovaldé. Un univers où Gloria incarne un personnage qui, malgré les gens pour qui elle compte, est seule jusqu’à la naissance de sa première fille. Gloria est une femme forte qui ne compte que sur elle-même et qui prend ensuite conscience de cette petite vie qui va dépendre d’elle, un rôle qu’elle va prendre à cœur et qu’elle va mener de front quoi qu’il advienne. Pour ses filles. Gloria a peur, elle gère mal ses angoisses, ses réactions mais elle sait se ressaisir quand ses filles entre dans l’équation. Mère imparfaite mais mère prête à tout, elle puise au fond d’elle-même, elle s’assure que tout soit fait pour que ses filles soit protégée des dangers extérieurs, comme intérieurs. Et, comme elle, nous finissons par sortir de la définition du bien et du mal pour passer à celle de l’amour maternel inconditionnel : tous les moyens sont bons pour protéger ceux que l’on aime.

En faisant flancher notre sens moral à certains moments, Véronique Ovaldé nous rappelle finalement que certaines convictions peuvent faire bouger les lignes clairement établies au départ. Elle nous montre aussi qu’il arrive que malgré tous nos efforts, c’est parfois notre retrait qui permet de protéger au mieux une personne.

Enfin, pour ne rien gâcher, Véronique Ovaldé glisse entre les pages de son roman des idées féministes, des piques lancées à notre société patriarcale qui font du bien, qui rappelle la violence ordinaire subie au quotidien par les femmes. Au fond, Personne n’a peur des gens qui sourient s’inscrit dans mes lectures féministes par son héroïne, son autrice et les différents messages qui y sont diffusés en fond, sans que ce ne soit le principal thème du livre : c’est juste la plume d’une femme engagée et forte de ses convictions qui transpire son féminisme.

Une lecture haletante et dérangeante à la fois, angoissante et étrangement apaisante par moment. Un vrai régal.

« Stella visse son index sur sa tempe en écoutant sa petite sœur qui divague. Loulou se fâche puis se défâche. On dirait une giboulée de mars. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 23 juin 2019

Rose amer de Martine Delvaux

J’ai reçu ce livre lors du Swap mystère A&M. Mais kécessé ? Le but était d’emballer un livre à envoyer à un membre du forum de manière à ce qu’il le lise sans en connaître le titre ou l’auteur. Il a fallu être habile pour tout masquer, le moindre petit indice qui aurait pu gâcher la surprise devait être traqué. J’ai donc lu ce livre sans savoir de quoi il s’agissait grâce à Lady Swan qui avait bien fait les choses !



Quatrième de Couverture
Une petite fille grandit dans un village nouveau. Le père a disparu avant sa naissance. La mère a épousé un autre homme et souhaité s'installer loin de la ville. Le village est morne et ils y resteront des étrangers. Entre les enfants les liens se tissent quand même, dans les champs de fraise, ses amies s'appellent Manon-juste-Manon, BB ou encore Valence Berri. Elles rêvent d'Hollywood, mâchent de la Hubba Bubba, passent leur été à sauter dans la piscine du camping juste à côté. Tout semble normal. Mais une menace plane sur cet univers doucereux. Au village et dans la banlieue aseptisée où la famille déménagera dix ans plus tard il arrive que des filles disparaissent.

Rose amer raconte le regard inquiet d'une petite fille, puis d'une adolescente, sur la violence diffuse de l'ordinaire.

Mon avis
Rose amer est un livre qui semble raconter l’histoire banale d’une petite fille qui grandit dans un village, puis évolue dans une banlieue pour finir par avoir envie de découvrir enfin la vie citadine pour se libérer de son morne quotidien. En réalité, Rose amer décrit surtout ce que c’est que de grandir en étant une fille, des dangers auxquels on nous prépare depuis toujours sans même que nous nous en rendions compte : « ne parle pas aux inconnus », « fais attention le soir », « marche vite et regarde devant toi ».

L’héroïne, dont le nom n’est jamais cité il me semble, pourrait être toi, pourrait être moi. Elle grandit comme n’importe quelle petite fille, en jouant, en découvrant l’amitié fluctuante des jeunes années, en occultant ce que son esprit n’est pas encore capable d’encaisser. Pourtant, ça lui trotte dans la tête ces histoires, doucement, comme un nuage gracile qui passe et repasse dans le ciel bleu. Des petites filles disparaissent, ne sont jamais retrouvés. D’autres changent après des vacances chez un oncle, certaines comprennent plus tôt que les autres que le prince charmant préfère votre bouche posée ailleurs que sur leurs lèvres… Ce roman est un moyen d’obtenir une vue d’ensemble sur un monde où les violences subies par les femmes commencent dès l’enfance. Et ce monde, c’est le nôtre.

Dès petites filles, nous y sommes confrontés. Et comme le danger extérieur ne peut pas toujours être contrôlé par nos parents, ils essaient de nous donner les armes pour nous méfier, être sur nos gardes. Et nous grandissons comme ça, dans la possibilité du pire. Dans le « et si jamais… ? » si cruel qui nous fait reconsidérer la longueur de nos vêtements avant de sortir, ou le raccourci qui nous permettrait de nous coucher plus tôt si seulement il ne faisait pas si noir.

Cette pression constante finit par étouffer notre héroïne qui, à la fin de l’adolescence, ne rêve que d’une chose : sortir et ne plus s’ennuyer. Prendre une grande bouffée d’air, de liberté. Mais pas la liberté physique, finalement, non. C’est la tranquillité d’esprit que ce la figure, cette tranquillité à laquelle nous aspirons toutes. Il est épuisant d’avoir le réflexe de « faire attention ». Épuisant de compter ses verres en soirée pour être sûre de ne pas dépasser la dose d’alcool qui nous fait oublier le danger. Épuisant de rester alerte au moindre bruit sur le chemin du retour. Nous sommes enfermées dans ce monde hostile qui nous écrase et nous empêche de simplement profiter des choses, parfois, souvent même. Et c’est ce que raconte Rose amer à travers cette angoisse constante, cette pression sans fin. Le roman st étouffant de réalisme, agréable à lire, très bien fait et angoissant sans même que l’on s’en rende compte. Le terminer fait du bien, parce qu’on se détend, comme lorsque la clé tourne enfin dans la serrure de la porte et que le cocon de sécurité de la maison nous accueille.

Rose amer est un livre à lire ne serait-ce que pur découvrir la plume de Martine Delvaux, autrice Québécoise qui manie les émotions avec brio, qui rappelle que le rose des petites filles est une prison amère dont se libérer reste encore compliqué aujourd’hui.

Je suis ravie d’avoir lu ce livre avec le mystère du swap et ne pas en connaître le titre ne m’a en rien embêtée, c’était même génial !

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 10 juin 2019

Mes bien chères soeurs de Chloé Delaume

Mes bien chères sœurs est un livre qui a capté mon attention lors de ma toute première visite à Fiers de Lettres, librairie indépendante de Montpellier à la sélection merveilleuse. J’ai résisté et, quelques jours après, Chloé Delaume est passée dans La Grande Librairie… Quelques jours après j’ai craqué sans l’ombre d’un remord. J’ai lu ce livre d’une traite juste avant de rencontrer l’autrice lors de la Comédie du Livre de Montpellier, une rencontre vraiment agréable, tout autant que cette lecture.



Quatrième de Couverture
« Ceci est une adresse. Aux femmes en général, autant qu'à leurs alliés. Je vous écris d'où je peux. Le privé est politique, l'intime littérature. »
En France, la quatrième vague féministe a fait son entrée : non plus des militantes, mais des femmes ordinaires. Qui remettent en cause les us et les coutumes du pays de la gaudriole, où une femme sur dix est violée au cours de sa vie, et où tous les trois jours une femme est assassinée par son conjoint.
Dans ce court texte incisif qui prône la sororité comme outil de puissance virale, Chloé Delaume aborde la question du renouvellement du féminisme, de l'extinction en cours du patriarcat, de ce qu'il se passe, et peut se passer, depuis le mouvement #metoo.

Mon avis
Mes bien chères sœurs est un essai où Chloé Delaume établit le constat d’une société française en pleine transition vis-à-vis du patriarcat et du sexisme : « Le patriarcat bande mou. Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et symptômes croissent et se multiplient. À se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques. » En ouvrant le bal avec fracas, l’autrice annonce la couleur de son écrit.

Sous un discours cynique et incisif, Chloé Delaume aborde de nombreux sujets difficiles, tous liés à la condition de la femme en France, à l’avalanche déclenchée par #metoo mais avec un regard étonnamment optimiste. J’appréhendais un peu de ne pas apprécier ce bouquin, pensant y trouver une légère touche de misandrie alors que, finalement, ce livre ne traite en rien de cela.

Chloé Delaume s’adresse aux femmes, elle nous parle, elle nous invite à la « sororité », ce mot qui se détache de la fraternité pour nous inviter à nous serrer les coudes, à œuvrer ensemble pour suivre ce mouvement de transition, d’évolution même. Rappelons d’ailleurs que cette sororité si essentielle est écrasée depuis toujours : nous, filles puis femmes, sommes élevées en rivales. Chaque autre femme est une rivale potentielle, celle qui prendra notre place, nous taclera, nous arrachera sans vergogne l’attention du mâââle que l’on convoite. Et cette rivalité créée par la société ne vaut évidemment que pour le saint graal que représente l’homme, celui qui nous offrira une vie que l’on doit mériter en étant la plus douce, la plus belle, la plus docile.

La sororité, selon Chloé Delaume, est l’arme ultime pour enfin s’affranchir du sexisme et de cette société patriarcale qui nous divisent, nous écrasent et nous forcent à reste dans de toutes petites cases où nous devons nous adapter. Elle ne nie pas le rôle que les hommes ont et auront dans la fin du sexisme, leur aide essentielle : elle s’adresse simplement à nous, ses sœurs, ses alliées naturelles et éternelles.

À travers des faits, des chiffres clés, des anecdotes pas si anecdotiques que cela, Chloé Delaume résume ce qu’elle décrit comme la quatrième vague féministe, celle du féminisme 2.0, celle du quotidien, de la femme lambda, de ce sexisme ordinaire qui me révulse, qui m’étouffe et me pousse à ouvrir grand ma bouche. Cette quatrième vague féministe, c’est nous, c’est toi, c’est moi, c’est cette sororité qui nous galvanise et nous aide à sortir des carcans ensemble, via internet, les réseaux sociaux, la remise à sa place du collègue misogyne « mais pas trop, j’aime toutes les femmes moi ».

« Apocalypse, au fait, veut dire révélation. Par les fils de la Toile partout elles se dévoilent, et dans quelques automnes leurs filles danseront sur l’eau. »

La force de Chloé Delaume, au-delà de ses convictions, tient aussi dans ses mots, ces mots succulemment acides qu’elle manie avec talent, avec une douceur percutante (j’aime mon oxymore, je l’avoue). Et ce n’est pas pour uniquement le plaisir de l’esprit que sa plume est si belle, c’est aussi pour ce qu’elle réveille, ce qu’elle faire naître chez le lecteur en toute conscience : « J’écris, ce qui signifie que pour moi chaque mot est un pouvoir. Les mots, pas les discours. S’emparer, appliquer des mots au quotidien. La sororité est le mot clé, les citoyennes s’engagent et si la loi ne peut rien, peut-être que des techniques alternatives s’imposent. »
Et si les mots sont importants, c’est aussi parce qu’en France, les femmes ont été bafouées durant des siècles jusque dans le dictionnaire de la langue française : « Liberté, Parité, Sororité, peut-être. Une République française où la langue officielle ne serait plus prisonnière d’un gang de couillidés, une société française où par les femmes, le temps d’une vague, le patriarcat serait aboli et les règles du jeu repensées. » Il s’agit évidemment de la si grande Académie Française, qui a passé des années à supprimer des mots comme « autrice » du dictionnaire pour supprimer de la langue le fait que des femmes osaient écrire des livres. Ces mots qui ont une importance capitale et qui montrent que dans notre langue, les choses déraillent : un cuisinier est un homme dont le métier est de faire la cuisine ; une cuisinière est un objet ou une femme qui fait la cuisine. De quoi pousser à la réflexion (et accessoirement à l’envie de tout casser, parfois).

Mes bien chères sœurs est un livre qui a éclairé ma route de jeune femme féministe de la quatrième vague, celle qui ne passe pas par le militantisme pur et dur mais par un éveil des consciences de son entourage. Oxymore à part entière, ce livre montre la douloureuse réalité de la condition de la femme tout en montrant l’espoir de voir un jour le bout du tunnel. Chloé Delaume est bien plus optimiste que moi sur le sujet et ça fait du bien. C’est agréable parce que ce n’est pas naïf, le mot qui convient à mon sens est « acide ». Une acidité qui pique, qui brûle parfois mais qui est agréable, qui apporte tout de même un peu de plaisir et qui annonce le futur fruit sucré que pourrait être la vie le jour d’après.

Plus les années passent et plus je me sers de mes lectures ainsi que de ce blog pour travailler mes idées, pour façonner mes opinions et pour transmettre mes découvertes sur les sujets qui me touchent. Plus le temps avance et plus mes lectures sont teintées de féminisme, de tolérance et de découverte d’ailleurs. Je ne regrette rien et je prends toujours de plus en plus de plaisir à découvrir, apprendre et partager. C’est grâce à des autrices comme Chloé Delaume que je chemine dans les méandres de ce monde et que je grandis chaque jour. D’ailleurs, depuis que j’ai instauré le tag #autrices sur mes billets, je me rends compte avec fierté que je lis bien plus d’ouvrages écrits par des femmes qu’avant et qu’ils sont désormais majoritaires sur ce blog. C’est ainsi que j’ai l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice tout en m’enrichissant encore et encore.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 28 avril 2019

Le Pouvoir de Naomi Alderman

Mes copains du forum Accros & Mordus de Lecture m’ont offert pour mon anniversaire ce livre avec lequel je les avais peut-être un peu trop tannés ces dernières semaines. Et je l’ai évidemment dévoré immédiatement, attirée par cette promesse de réflexion féministe sur la condition humaine. Petit bonus : il fait partie de la liste des livres lus dans le cadre du club de lecture féministe Our Shared Shelf fondé par Emma Watson.



Quatrième de Couverture
Et si les femmes prenaient enfin le pouvoir dans le monde entier ?

Aux quatre coins du monde, les femmes découvrent qu'elles détiennent « le pouvoir ».

Du bout des doigts, elles peuvent soudain infliger une douleur fulgurante - et même la mort.

Soudain, les hommes comprennent qu'ils deviennent le « sexe faible ».

Mais jusqu'où iront les femmes pour imposer ce nouvel ordre ?


Mon avis
Neil écrit à Naomi pour lui confier son manuscrit, une sorte d’hybride entre le traité d’histoire et le roman, une façon de conter les bases de la société dans laquelle il vit en romançant les zones d’ombre. Peu à peu, nous découvrons que la société dans laquelle il vit est un monde où les femmes dominent les hommes, où elles dirigent le monde et où elles imposent la moindre de leurs volontés. Neil raconte comment tout a commencé d’après ses recherches, comment selon sa théorie, le monde a basculé soudainement lorsque les femmes ont découvert qu’elles possédaient un pouvoir puissant et surtout capable de leur faire gagner l’épreuve de force.
Tout le roman s’articule autour de l’inversion du pouvoir à travers l’inversion du rapport de force. Naomi Alderman tisse tout au long de l’histoire les barreaux de la cage invisible dans laquelle l’humanité est enfermée depuis la nuit des temps : la prison du pouvoir. Et c’est là le message important du roman.

Cette notion du pouvoir est essentielle pour comprendre le roman, elle permet d’appréhender le féminisme universel qui s’en dégage sans tomber dans la facilité de croire que ce livre décrit la misandrie. Le Pouvoir décrit un monde où les femmes, désormais plus fortes que les hommes, renversent la société patriarcale en seulement dix ans mais, surtout, instaure une société tout autant oppressante. C’est là que citer Montesquieu est nécessaire pour saisir une partie du roman :

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » De l’esprit des lois (1748).

Et c’est ce que le lecteur aimerait voir, pour lire un roman féministe au premier degré : voir les femmes instaurer un monde où la séparation des pouvoirs retrouve son sens, où les qualités protectrices soi-disant naturelles des femmes s’imposent pour un monde meilleur. Évidemment, ce n’est pas le cas, et ce serait fichtrement simpliste et ennuyeux que ce le soit.

Lorsque les jeunes filles de quinze ans découvrent qu’elles sont capables de générer et d’envoyer des décharges électriques, soudainement, le monde s’enflamme. Les filles « deviennent » dangereuses, une façon pour Naomi Alderman de faire un clin d’œil à cette croyance selon laquelle les adolescentes sont les viles tentatrices qui, dès la puberté, détournent les gentils garçons du droit chemin. Incarné par ce pouvoir physique, la décharge électrique est lancée par la jeune fille là où dans notre réalité, c’est le charme vipérien de la femme qui fait vriller les connexions électriques entre les neurones des pauvres garçons. Mais rien n’est perdu, les gouvernements se préparent à enfermer les filles dans des centres spécialisés pour les « aider » à maîtriser leur pouvoir, pour les mâter, surtout.

Lorsque ces jeunes filles apprennent à réveiller le don chez leurs aînées, le monde bascule. 2duquer des jeunes filles qui sont malléables est une chose, se confronter aux femmes d’expérience en est une autre, ces femmes qui subissent l’oppression depuis bien plus longtemps que leurs filles. Et, automatiquement, ce monde patriarcal se met en alerte, non pas parce que sa santé physique est menacée mais bien parce que c’est son privilège qui l’est. Et on touche du doigt la critique des courants anti-féministes, ou encore le « masculinisme » qui n’existent que par opposition au féminisme : c’est en refusant encore une fois aux femmes la marche de l’égalité que ces hommes sont poussés d ans l’escalier violemment et se retrouvent à dégringoler les marches du pouvoir à une vitesse fulgurante.

Naomi Alderman nous transporte dans cette révolution aux quatre coins de la planète grâce à ses personnages. Elle nous offre aussi un effet miroir précis dans son inversion des codes. C’est d’ailleurs une partie assez simpliste de son roman, peut-être le point négatif de son histoire même si on en comprend le but. C’est d’abord au sein des sociétés où les femmes sont le plus oppressées que les choses vrillent : en Arabie Saoudite où les femmes se lancent dans une course à la terreur, mais aussi en Inde, dans les pays de l’Est de l’Europe où l’esclavage sexuel fait rage.

« Maintenant, ils vont comprendre que ce sont eux qui devraient éviter de sortir de chez eux seuls la nuit, exulte une manifestante devant l’objectif de Tunde. Ce sont eux qui devraient avoir peur. »

Ce besoin de vengeance plus que de revanche fait rage chez celles qui ont été écrasées toute leur vie. Et cela inspire les femmes du monde entier qui s’élèvent chacune à leur façon : via de nouveaux courants religieux, l’art de la guerre, de la politique ou encore du truandage. Créer un réseau, jouer des coudes habilement pour influencer le maximum de personnes, tracer son chemin sur l’autoroute du pouvoir.

Ce pouvoir, encore et toujours, celui qui guide l’être humain. L’autrice distille parfaitement ce poison qui s’insinue dans l’ensemble de la société, changeant de camp avec le nouveau rapport de force.

« Elle sait qu’elle ne doit pas le faire, qu’elle ne le fera jamais, mais là encore, peu importe. Tout ce qui compte, c’est qu’elle le pourrait si elle le voulait. Le pouvoir de nuire, de faire mal, est une forme de richesse. »

Les femmes, dans ce roman, ont pris le pouvoir parce qu’elles le pouvaient. Elles s’en sont emparé dès qu’elles ont compris qu’elles étaient physiquement supérieures aux hommes et elles les ont écrasés progressivement, leur faisant oublier ce monde patriarcal qui n’est pas plus naturel que celui qu’elles imposent.

Dans sa société miroir, Naomi Alderman nous montre que les femmes en arrivent au même point que les hommes dans notre monde patriarcal : les hommes sont qualifiés d’émotifs, ils sont si faibles physiquement que les violer pour les briser est un jeu d’enfant, lorsqu’ils tentent de s’insurger les femmes se rient d’eux avec condescendance… Des dizaines de passages montrent à quel point il est facile de renverser la vapeur, jusqu’à la toute fin du livre et la conclusion de l’échange entre Neil et son amie. Si j’ai trouvé cet effet miroir trop simpliste, je dois reconnaître son utilité : il montre à quel point on ne domine pas l’autre par volonté immuable de la nature mais bien parce qu’on le peut.

« Ce monde a toujours appartenu aux mâles : aucune des raisons qu'on a proposées ne nous a paru suffisante. C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la hiérarchie des sexes s'est établie. Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chaque catégorie veut imposer à l'autre sa souveraineté ; si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une relation de réciprocité : si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la maintenir dans l'oppression. On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d'accomplir cette volonté ? » Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Tome I (1968).

Naomi Alderman dénonce donc ce problème du pouvoir qu’elle tisse tout au long de son roman, ce pouvoir qui empêche les êtres humains de vivre ensemble et qui pousse le groupe d’individus les plus forts à écraser les autres. Elle nous offre un pan de réflexion autour de notre société et des différentes luttes qu’elle connaît en nous expliquant en presque quatre cents pages que l’égalité ne s’obtient pas en changeant le pouvoir de mains. Quiconque a le pouvoir finit par en abuser parce qu’il le peut.

« Les puissants, qu'ils soient prêtres, chefs militaires, rois ou capitalistes, croient toujours commander en vertu d'un droit divin ; et ceux qui leur sont soumis se sentent écrasés par une puissance qui leur parait divine ou diabolique, mais de toute manière surnaturelles. Toute société oppressive est cimentée par cette religion du pouvoir, qui fausse tous les rapports sociaux en permettant aux puissants d'ordonner au-delà de ce qu'ils peuvent imposer ; il n'en est autrement que dans les moments d'effervescence populaire, moments où au contraire tous, esclaves révoltés et maîtres menacés, oublient combien les chaînes de l'oppression sont lourdes. » Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934).

Et c’est à travers cette critique du pouvoir que ce livre est, dans son ensemble, féministe. Naomi Alderman montre que le féminisme misandre n’est pas la solution, que changer le pouvoir de mains ne réglera pas le problème de l’oppression. Le totalitarisme reste un pouvoir à combattre et c’est par une vraie définition égalitaire que la société pourra évoluer. Finalement, en caricaturant un peu les dérives de l’oppression et du renversement du pouvoir, Naomi Alderman nous pousse discrètement à nous questionner sur l’essence du pouvoir et ses dérives. Plusieurs courants féministes sont d’ailleurs engagés dans la déconstruction du pouvoir au profit de tous : le féminisme n’est pas un moyen de piquer les parts de gâteaux aux hommes privilégiés mais plutôt de donner la possibilité à tous les êtres humains d’obtenir directement leurs propres gâteaux.

Il y a encore énormément de choses à dire sur ce livre, mon exemplaire est truffé d’annotations et de post-it mais, en même temps, on peut tout aussi bien se contenter de résumer l’impact de l’ouvrage à la nécessité de questionner le pouvoir et son abus.

À tous les lecteurs déçus parce qu’ils pensaient que le féminisme serait premier degré, je ne peux que rappeler que le but d’un roman d’anticipation n’est pas de toucher du doigt un monde parfait, puisque chaque utopie a dans tous les cas ses dérives. Si Le Pouvoir est un roman assez facile et caricatural par moment, il a le mérite de faire réfléchir et de pousser à faire quelques recherches sur les notions de pouvoir et d’oppression. Et il me donne envie de lire les essais de Simone Weil même si la complexité de la philosophie m’a toujours effrayée.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

mercredi 27 mars 2019

Ni vues ni connues par le Collectif Georgette Sand

Les écrits féministes peuplent de plus en plus ma bibliothèque et j'en suis fière. Que ce soit à travers des essais ou des romans écrits par des femmes, j'ai cette envie grandissant de découvrir chaque jour un peu plus le féminisme actuel comme celui passé, les grands noms de femmes volontairement oubliés par l'histoire, comme les femmes qui oeuvrent dans leur quotidien pour changer ne serait-ce que leur monde. Ce livre fait partie de mon parcours.



Quatrième de Couverture
Connaissez-vous Christine de Pizan, Berty Albrecht ou Rosa Parks ? Saviez-vous que c'est une femme qui, avant Galilée, a affirmé l'existence du système solaire, une autre qui, avant Kandinsky, a inventé l'art abstrait, une troisième qui a théorisé les pulsions de mort avant Freud… ?
En balayant les légendes, en soulevant les tapis, en fouillant les placards, le collectif Georgette Sand donne à voir et à (re)connaître soixante-quinze femmes – aventurières, militantes, artistes, scientifiques… – qui ont marqué l'histoire sans qu'on le sache ou que l'on s'en souvienne.
Grâce à ces portraits, l'invisibilité n'est plus une fatalité et peut même être désamorcée très simplement : pour être reconnues, il faut être connues, et pour être connues, il faut être vues.

« Des portraits drôles, vivants. Ils attisent la curiosité et nous… on tourne les pages sans s'arrêter. Indispensable. »
Cosmopolitan

Préface de Michelle Perrot / Postface de Pénélope Bagieu

Mon avis
Pour une fois, je présente un livre que je n’ai pas terminé. Mais pourquoi donc ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un recueil de courtes biographies sur des femmes qui auraient du marquer l’histoire. Mais quel est donc le rapport ? Parce que j’ai décidé de lire ces biographies au fil des jours, parfois en ouvrant le livre au hasard, ou en cherchant l’inspiration via des noms que je connais déjà. Je vous ai perdus ? Ce n’est pas grave, allons plus en profondeur dans le sujet.

Le Collectif Georgette Sand, créé en 2013, a marqué les esprits en luttant notamment pour la fin de la taxe rose, cette taxe sur nos protections menstruelles qui ramènent notre capacité à enfanter à une manière de se faire du fric pour l’état. Après tout, en plus d’avoir la capacité de créer de futur consommateur, autant qu’on paye tant que ce n’est pas le cas, on a quand même droit, en théorie, à neuf mois de sursis.
Le collectif, par son nom, soulève même une question intéressante : « Faut-il vraiment s’appeler George pour être pris au sérieux ? », George Sand répondrait d’ailleurs que ça ne suffit pas. Et pour lutter contre l’invisibilisation des femmes, Ni vues ni connues est né. Ce superbe recueil de courtes biographies met sur le devant de la scène des femmes oubliées partiellement ou totalement, des femmes dont le travail a été volé, dont la parole n’a été qu’en partie transmise, dont la réputation a été noircie pour taire leur réelle valeur.

Comme l’explique Michelle Perrot dans la préface, l’histoire raconte le passé mais sous le spectre du récit qui en est fait. Les hommes ont écrit l’histoire, cette histoire faite pourtant par les deux genres. Les constructions sociales poussent les femmes à rester dans l’ombre, dans la pudeur, par choix ou par la force, et l’heure est venue de rendre à César Hypatie ce qui est à Hypatie.

Pour se faire, le Collectif Georgette Sand met à notre disposition 75 biographies de femmes, déjà connues ou bien trop peu. Ces biographies sont souvent une remise à niveau des connaissances que l’on a sur ces femmes, comme celle de George Sand qui rappelle qu’avant d’avoir écrit de beaux romans champêtres, l’autrice a participé activement à la vie politique de la IIe République.

Ces biographies sont donc une petite douceur chargée de militantisme que je souhaite déguster sur la durée, que je désire arpenter lentement chaque jour pour prendre le temps de retenir les noms, de me laisser porter par les recherches que je fais ensuite. Sans avoir terminé ce livre, j’ai eu envie d’en parler, parce que l’introduction et la conclusion suffisent à comprendre son enjeu et que le reste n’est qu’enrichissement. C’est aussi parce que ces connaissances doivent se transmettre et non se perdre dans une petite chronique, dans une lecture dont je risque d’oublier des détails si je l’avale trop vite.

Pour finir, je citerai juste la fin de la postface écrite par Pénélope Bagieu :

« Il suffit d’un nom, d’une femme, une seule fois, pour créer un précédent, un exemple, une autre case que « princesse » à cocher. Et les petites filles ne devraient pas avoir à les dénicher. Voilà pourquoi il faut beaucoup, beaucoup de livres comme celui-ci. »


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 16 mars 2019

Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson

Je vous ai déjà parlé de la Glory Book Box, non ? Cette box qui met à l'honneur à travers un nouveau thème à chaque box des autrices, des héroïnes de la littérature à une époque où les femmes qui écrivent peinent encore à prendre autant de place que les hommes sur les étals des librairies. Ce livre faisait partie de la sélection de la toute première box, la "Fantastique/Horrifique". Je ne l'ai toujours pas présentée ici (alors qu'elle a plus d'un an déjà) mais je garde encore les photos bien au chaud : j'attends de lire le second livre pour faire un article, comme pour la box "Les Fabuleuses Années 20. Si vous ne connaissez pas encore cette box, foncez, elle est géniale (et ma troisième box est commandée, oops) !



Quatrième de Couverture
« Je m'appelle Mary Katherine Blackwood. J'ai dix-huit ans, et je vis avec ma sœur, Constance. J'ai souvent pensé qu'avec un peu de chance, j'aurais pu naître loup-garou, car à ma main droite comme à la gauche, l'index est aussi long que le majeur, mais j'ai dû me contenter de ce que j'avais. Je n'aime pas me laver, je n'aime pas les chiens, et je n'aime pas le bruit. J'aime bien ma sœur Constance, et Richard Plantagenêt, et l'amanite phalloïde, le champignon qu'on appelle le calice de la mort. Tous les autres membres de ma famille sont décédés. »

Mon avis
Nous avons toujours vécu au château est un roman fantastique dans lequel Shirley Jackson tisse la toile d’un mystère, d’une trame embrumée, où réalité et mysticité se mêlent tant qu’il est compliqué de savoir où l’on met les pieds. Mary Katherine Blackwood nous raconte son présent prêt à être bouleversé là où c’est la ligne droite de la routine qui lui permet de ne pas s’envoler sur la lune, en parallèle de la première grosse fracture dans sa routine, six ans auparavant, lorsque presque toute sa famille a été empoisonnée… Le début de méandres où souvenirs et fabulations s’entortillent pour mieux nous entraîner dans cette atmosphère lourde et merveilleuse à la fois.

Quel plaisir cela a été de plonger dans un roman fantastique pur, où je me suis senti flotter entre réel et surréel, entre certitudes et doutes, entre frissons et délices. Shirley Jackson mérite son succès, elle avait un réel talent et savait trouver les mots justes pour créer une tension, pour tenir son lectorat et lui faire retenir son souffle. J’ai lutté, énormément lutté contre le sommeil qui m’emportait le soir à cause d’un travail assez physique, m’endormant souvent le livre en main, faute de pouvoir volontairement lâcher ma lecture. C’est à cela que je reconnais un bouquin qui me plait : je trouve du temps, même infime, pour me plonger dedans, pour lutter contre mon corps et lire encore et encore.

J’ai rapidement compris une partie de l’intrigue mais sans que cela ne me dérange : clairement, je serais prête à parier que c’était la volonté de l’autrice, une façon de dire « je vous donne ça, débrouillez-vous vous pour encaisser la suite ». Parce que c’est la folie qui anime les personnages de ce roman, une folie douce à furieuse, une folie rêveuse à cauchemardesque qui est si contagieuse qu’elle m’a happée. Je ne parvenais pas à savoir ce qui était réel, ce qui ne l’était pas et c’était finalement le plus plaisant, au même plan que l’écriture poétique et incisive à la fois de Shirley Jackson. Revenir au fantastique avec un tel roman m’a fait un bien fou, me poser des questions tout en acceptant de me laisser porter par le mystère m’a fascinée et apaisée à la fois.

Nous avons toujours vécu au château est un roman qui se savoure pour son écriture, pour les images qu’il offre et pour cet état second dans lequel il nous met, dans ce flottement irréel. Lire ce livre le soir en m’endormant m’a bien mise dans l’ambiance, je me suis réveillée une nuit, livre en main, sans savoir si je rêvais encore ou non, bien perdue dans ce brouillard du réveil furtif.

Si vous cherchez une histoire où vous serez capables de comprendre toutes les ficelles, de trouver toutes les clés, passez votre chemin : l’intérêt est bien de se perdre dans les méandres de cette douce folie. Et, surtout, de s’imprégner des obsessions des personnages qui ne sont finalement qu’un moyen pour eux de se raccrocher à la réalité là où les esprits ont tendance à essayer de s’envoler.

Je remercie Glory Book Box pour cette découverte, pour m’avoir permis de lire une autrice qui a marqué sa discipline et qui m’a conquise.

« Notre propriété toute entière était riche de mes trésors enfouis, elle grouillait, juste sous la surface, de billes, de dents et de pierres colorées, peut être transformées en joyaux, à présent, et que reliait entre elles un maillage souterrain robuste et bien tendu qui jamais ne se relâchait, mais tenait bon pour nous protéger. »


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 9 mars 2019

La patience du baobab d'Adrienne Yabouza

Comme souvent, je pioche dans les livres d'occasion pour découvrir des ouvrages en tous genres. La patience du baobab est de ceux-là, dégoté au milieu de romans ayant déjà eu d'autres vies. Il s'inscrit dans mon envie de lire des autrices autant que des histoires du monde, de découvrir d'autres voix qui méritent de se faire entendre.



Quatrième de Couverture
« L’amour, c’est pas plus facile que le reste de la vie. C’est vérifiable à vingt ans ou plus, sous les tropiques comme autour du cercle arctique. Pas parce que c’est chaud ici et froid là-bas. C’est à cause des bâtons dans les roues, sous toutes les latitudes. Trop gros ou trop maigre, ça peut être une cause de bâton dans les roues, comme trop intelligent, trop blanc, trop noir, trop zyeux bridés ou cheveux roux, blonds, crépus; si en plus on compte les bâtons courbés ou à genoux dans l’ombre d’une religion, l’amour, c’est vraiment le parcours du combattant.»

La jeune et jolie Aïssatou nous raconte son histoire. Celle d’une Centrafricaine amoureuse d’un Français. Il s’agit donc maintenant de quitter Bangui pour la Bourgogne…

Mon avis
Aïssatou nous conte son histoire, celle d’une jeune femme qui va rencontrer l’amour au mariage de son amie, qui va avoir du mal à comprendre au départ ce que peut bien lui trouver Rémi. Lui, le beau Blanc, ce Français de Bourgogne qui tombe littéralement sous son charme et lui promet monts et merveilles. Aïssatou, elle, ne se permet pas de rêver : son quotidien est dur, sa vie n’est pas toute rose, elle a appris à se raccrocher à ce qui est réel, palpable, et il va bien trop vite s’évaporer son Rémi lorsqu’il devra reprendre son avion… Pourtant, il s’accroche, il revient, il l’épouse et lui assure qu’il fera tout pour la faire venir en France, à ses côtés. Et les difficultés commencent parce que l’amour n’est jamais une justification suffisante auprès des administrations quand il s’agit d’obtenir des papiers, parce que l’amour ne suffit pas à arrêter les guerres et les massacres.

À travers ce récit fictif, Adrienne Yabouza ne nous raconte pas une histoire d’amour mais une histoire de la difficulté de vivre d’amour et d’eau fraîche pour une jeune femme africaine qui cherche à rejoindre son mari. Aïssatou va devoir attendre de très longs mois pour enfin rejoindre son mari, elle va devoir se battre contre l’administration de trois pays : le sien, le Centrafrique, celui où elle s’est réfugiée juste avant son mariage, la République du Congo et, surtout, celui de son mari, la France. Seule, elle va naviguer au cœur de cet océan de papiers où chaque épreuve surmontée en amène une autre, et encore une autre. Prouver son identité, son mariage, l’amour, sa bonne foi… De vrais « bâtons dans les roues » décrits avec un style qualifié par l’éditeur de « français africain local » qui rend le récit plus vivant, plus prenant aussi.

Aïssatou est forte malgré l’image qu’elle a d’elle-même, elle se bat sans déposer les armes, elle fait tout pour affronter les difficultés la tête haute, tout en gardant sa bonté d’âme. Elle perd pied plusieurs fois mais garde le cap. Elle s’effondre pour mieux se relever. Et lorsqu’enfin elle réussit à poser ses valises sur le sol français, lorsque le bout du tunnel est annoncé, elle comprend que rien n’est terminé et qu’elle va devoir encore et encore batailler pour ses droits, pour son amour, pour sa tranquillité.

Adrienne Yabouza signe un roman qui dénonce la tortuosité du système administratif sans animosité, avec une sorte de résilience. Elle utilise sa fiction pour montrer la réalité de l’immigration légale et c’est finalement le lecteur qui s’offusque, et non elle. Là est son tour de force : exposer calmement une réalité injuste pour laisser ses lecteurs encaisser et remettre en question un système qui joue à la loterie avec la vie des gens. Comme si ces personnes qui connaissent la violence, la guerre ou encore la précarité avaient en plus besoin de passer le niveau « sinuosité de l’administration », le super boss final, pour prouver leur bonne foi.

Si le fond exact du roman ne restera pas totalement ancrée dans ma mémoire, je garderai sûrement en tête que La patience du baobab est de ces ouvrages qui méritent d’être lus, surtout pas nous, Français de naissance (ou même Européens), qui avons besoin de regarder plus loin que le bout de notre nez ou que ce que les médias français véhiculent. J’entends encore trop souvent autour de moi « ils n’ont qu’à rester chez eux » alors que je viens d’une région où nous avons plus de la moitié de notre arbre généalogique qui vient de l’étranger. Un beau paradoxe.

Lisez, découvrez, apprenez et surtout comprenez les autres en les écoutant enfin. Et n’hésitez surtout pas à lire des femmes, à vous imprégnez de ce qu’elles ont à raconter, à transmettre, non pas parce qu’elles « des histoires de femmes » à raconter mais parce qu’elles ont autant à dire que les hommes et ont été bien trop longtemps muselées. En ce mois de mars, n’oublions pas que l’égalité passe par un partage du temps de parole entre femmes et hommes, ce partage trop longtemps refusé dans le domaine de la littérature et qui peine encore à être naturel.

« Le HCR* à Brazza est protégé par des militaires congolais qui font la loi, et le grand jeu c’est de salir les réfugiés, ça veut dire les humilier. Ils étaient heureux chaque fois qu’ils pouvaient verser la honte dans les yeux des demandeurs que nous étions. C’est comme ça, quand t’es réfugié, quand t’es étranger, tu n’es plus un être humain et c’est pas les beaux discours du Nord ou du Sud qui changent quelque chose à ça. C’est pas non plus les Églises qui peuvent sucrer ça. Presque tous ceux qui ici sont maquillés par une religion te maltraitent comme les autres. Étranger, t’es rien d’autre qu’une calebasse ébréchée, et étrangère c’est pire. C’est toujours pire quand t’es une fille ou une femme. »
*Haut commissariat aux réfugiés

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 3 février 2019

Communardes ! Tome 2 : L'aristocrate fantôme de Wilfrid Lupano et Anthony Jean

Je n’arrive toujours pas à réellement savoir si ce tome est le premier ou le second avec certitude mais pour moi, il sera le premier parce que j’avais décidé que Les Éléphants rouges était le second (post-chronique : en fait, il s’agit bien du second tome, j’étais dans le faux). C’est avec plaisir que j’ai ouvert ce nouveau tome qui m’attendait bien sagement dans ma bibliothèque depuis presque un an.



Quatrième de Couverture
1871. Élisabeth Dmitrieff, une belle jeune femme russe de tout juste vingt ans arrivée à Paris depuis une semaine à peine, devient la présidente du premier mouvement officiellement féministe d'Europe : l'Union des femmes pour la défense de Paris et l'aide aux blessés. Véritable passionaria socialiste et va-t-en-guerre, elle est envoyée par Karl Marx lui-même ! Sa beauté et sa verve, qui la distinguent des autres insurgées, d'origines plus populaires, suscitent l'intérêt des « hommes » jusqu'ici peu sensibles aux revendications des communardes.
Ainsi, paradoxalement, l'une des premières grandes figures du combat pour le droit des femmes en France était... une aristocrate russe.

Mon avis
En plein cœur de la Commune, alors que les Versaillais cherchent à attaquer Paris au plus vite, Élisabeth Dmitrieff se démène du haut de ses vingt ans pour inclure les femmes dans l’action. Elle lutte pour que leur efficacité et leur utilité soient reconnues, pour qu’elles puissent travailler, s’impliquer, faire entendre leurs voix et se battre aux côtés des hommes dont elles sont les égales.

Encore une fois, Communardes ! met en lumière le rôle des femmes dans La Commune ainsi que la façon dont ce rôle est dénigré, amoindri. Les hommes cherchent à les cantonner à des activités de fond comme les cantines mais elles veulent et peuvent faire plus. Élisabeth Dmitrieff, personnalité ayant réellement existé et ayant tenu un rôle important durant ce pan de l’Histoire, fonde l'Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés en 1871 et y œuvre activement. Envoyée initialement à Paris par le Conseil Général de l’Internationale, elle s’engage sans limite et aurait été aperçue au cœur des combats comme au sein des réunions importantes.
Si cette BD semble romancer un peu les quelques semaines sur lesquelles se concentre le scénario, il en ressort une grande part de vérité, à savoir que Dmitrieff était une jeune femme forte, engagée, féministe et grande militante. Sa biographie parle d’engagement dès ses 12/13 ans, d’emprisonnement, de mariage blanc pour se libérer du joug familial, de retour en Russie où un autre mariage lui aurait permis de sauver la vie d’un condamné… Ses convictions étaient solides, profondes et c’est un très bel hommage qui lui est rendu dans L’aristocrate fantôme, où nous avons accès au cœur de l’histoire à travers cette femme qui n’était pas issue du prolétariat, là où Les éléphants rouges abordait l’année 1870 et suivait une classe inférieure luttant tant pour les libertés que pour pouvoir se nourrir.

Les dessins de d’Anthony Jean sont sublimes, toujours dans des tons marrons à dorés, rappelant les teintes du sépia, qui mettent dans une ambiance sombre et profonde. Les planches sans bulle, avec uniquement des combats violents, sont assez impressionnantes et ont un certain impact : j’avais l’impression d’un silence mortel, grave, qui collait à la perfection aux scènes dessinées.

Le seul bémol de ce tome est que je n’ai pas réussi à m’attacher à Élisabeth comme j’avais pu le faire avec Victorine dans l’autre tome : les événements s’enchaînent encore plus vite et je n’ai pas eu le temps de laisser mes émotions se répandre dans cette lecture. J’ai adoré le résumé historique mais il me manque un chouia de détails pour être parfait.

Comme le soulève très bien L’erreur sociale sur le forum Accros & Mordus de Lecture, le côté Historique est rapidement mis au second plan pour laisser toute la place à la condition de la femme, à la lutte de ces Communardes qui ne doit pas être oubliée. Malgré les quelques défauts dus notamment au format court de ces BDs, Communardes ! est une saga qui me transporte et me pousse à me replonger dans cette partie de l’Histoire que je ne connais que trop peu.
Et puis, surtout, c’est mon intérêt pour la littérature féministe ou mettant en avant des femmes qui fait que j’aime cette saga. On peut se dire que l’on revient de loin, que le droit des femmes a évolué mais la misogynie décrite au cœur des pages est toujours présente de nos jours. Le combat à mener sera encore long :

« Tu mélanges tout ! Tu vas trop vite ! L’heure est à l’unité ! Tu fais peur à tout le monde, avec tes revendications guerrières !
– À tout le monde ? Vraiment ? Ou à une poignée de vieux mâles trop gras qui prétendent tenir les femmes à l’écart des affaires pendant encore un siècle ou deux ?
»

Nous sommes à peine un siècle et demi plus tard et… Je n’ai pas besoin d’en écrire plus.

En donnant enfin à toutes ces femmes qui ont fait avancer l’histoire la lumière qu’elles méritent, un grand pas est fait. Que ce soit en rappelant les noms de grandes scientifiques effacées des travaux au profit de leurs collègues masculins ou en expliquant leur rôle à de grandes étapes de l’histoire comme dans cette saga, nous inversons le processus qui a cherché à effacer les femmes de l’Histoire.

Une saga à lire pour se rappeler du chemin qu’il reste à faire et rendre hommage à toutes celles qui se sont battues avant nous.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 31 décembre 2018

Une fille facile de Louise O'Neill

J’ai lu ce livre d’une traite ou presque, cet été, alors que ma coloc de l’amour venait de se l’acheter. Je le lui ai même un peu abîmé à coup d’eau de mer (pardon, je t’aime Lo) parce que je ne pouvais plus le lâcher, même au bord de l’eau.



Quatrième de Couverture
« Quand tu prononces un mot comme celui-ci, tu ne peux plus faire marche arrière. Fais comme s’il ne s’était rien passé. C’est plus simple comme ça. Plus simple pour toi. »

Emma a dix-huit ans, c’est la plus jolie fille du lycée. En plus d’être belle, elle est pleine d’espoir en l’avenir. Cette nuit-là, il y a une fête, et tous les regards sont braqués sur elle.
Le lendemain matin, ses parents la retrouvent inanimée devant la maison. Elle ne se souvient de rien. Tous les autres sont au courant. Les photographies prises au cours de la soirée circulent sur les réseaux sociaux, dévoilant en détail ce qu’Emma a subi. Les réactions haineuses ne se font pas attendre ; les gens refusent parfois de voir ce qu’ils ont sous les yeux. La vie d'Emma est brisée ? Certains diront qu'elle l'a bien cherché.

Mon avis
Je ne vais pas résumer le synopsis de ce bouquin mais me contenter d’abord les points importants à mes yeux. Une fille facile traite du viol du point de vue de la victime mais, ici, la victime culpabilise. La victime se place comme responsable de son viol, et le voit comme sa propre erreur de parcours. Emma encaisse, elle garde la tête haute, au début, persuadée que sa place dans la hiérarchie sociale de son lycée et même de sa ville suffira à faire oublier cet épisode. Elle s’excuse. Elle regrette d’avoir mis ses agresseurs dans cette situation.

Et tout au long du roman, son corps et son esprit divaguent. Elle ne se voit que comme les bouts de sa chair qui circulent en photo sur les réseaux sociaux. Elle perd peu à peu son humanité dans ses propres yeux. Elle, la victime, se retrouve à s’effacer, à effacer sa place en tant qu’être humain. Elle se coupe des autres, du monde, de sa personnalité, de ce qu’elle est. Elle regrette. Elle voudrait tout effacer. Ce n’est même pas le viol en lui-même, son agression, qu’elle souhaite effacer, mais toutes les conséquences qui en découlent.
Et c’est là le cœur du roman. Nous vivons dans une société où l’on apprend aux femmes à se protéger des violeurs plutôt que d’apprendre aux hommes qu’il ne faut pas violer. On doit être constamment sur nos gardes parce que la société est incapable d’expliquer aux êtres humains que le corps des femmes n’est pas un objet public dont on peut user et disposer à l’envie. Emma ne se considère plus que comme un bout de viande. Quand elle se regarde dans le miroir, tout ce qu’elle voit, c’est les photos en gros plan de son corps, ces parties dissociées. Elle ne se sent plus entière, elle n’est que des morceaux assemblés qui lui ont été pris par ces hommes, ces garçons qu’elle connait bien, en qui elle avait confiance.

Emma est la méchante de cette histoire dans le regard des autres, elle est celle qui fait naître le scandale, celle qui a trop bu, celle qui allume, celle qui mérite ce qui lui arrive. Et c’est révoltant. C’est révoltant parce que, sous couvert de fiction, c’est ce qui arrive tous les jours, c’est ce qu’on dit aux femmes. Même sous la compassion il y a ces mots, ces phrases « Mais tu devais bien te douter qu’il y avait un problème » « Tu n’aurais pas dû t’habiller comme ça » « Tu vois, à force de te frotter à des inconnus… »
Une fille facile dénonce tout ce qui fout la gerbe dans notre société soi-disant évoluée. Une fille facile nous rappelle encore que la victime est bien plus jugée que le ou les agresseurs. Parce que porter plainte, subir les interrogatoires, le procès, l’exposition de sa vie privée, de son intimité… C’est autant d’obstacles à la dénonciation que de conséquences d’une agression sur une personne. Parce qu’elle a été violée Emma devra justifier toute sa vie chacun de ses actes avant et pendant cette soirée, même après. Alors que ce sont les agresseurs les bourreaux, les coupables. Être une victime c’est voir sa parole remise en cause, c’est revivre sans cesse la scène à mesure qu’on doit la raconter, c’est devoir affronter encore et encore un souvenir déchirant, c’est devoir rappeler inlassablement que c’est l’agresseur le coupable, celui qui a agi sans consentement.

La fin de ce roman est un coup dans le cœur mais elle est criante de réalité : en Irlande, les agresseurs s’en sortent souvent. Rappelez-vous le procès récent où un violeur a été acquitté parce que sa victime portait un string ? Et il n’y a pas qu’en Irlande que cela arrive. Pourquoi ? Parce qu’on élève filles et garçons en leur faisant croire que le viol c’est l’inconnu bizarre qui va t’entraîner dans sa cave. On tait le fait que, dans la majorité des cas, le viol est commis par quelqu’un qu’on connait, dans une situation où il n’y pas toujours de violence, avec cette foutue zone grise qui est encore un moyen de dire « oui mais peut-être que ». Une fille facile est une grosse claque qui rappelle que le monde dans lequel on vit ne tourne pas rond, que le corps des femmes reste un appel au sexe quelle que soit notre tenue et que, quoi qu’il arrive, on est toujours un peu coupable de ce qui nous arrive dans les yeux des autres. Une fille facile me pousse à toujours plus parler de féminisme, à rappeler aux gens, hommes comme femmes, que le consentement c’est pas compliqué, que tant que des romans comme celui-là reflèterait encore la réalité il faudra se battre.
Une fille facile est un roman fort parce que tout est fait pour que l’héroïne agace au début, pour que le lecteur en vienne à se dire à un moment « mais qu’elle est conne » dans le but de lui rappeler que personne ne mérite ça. Personne. Pas même les gens qui nous irritent, pas même ceux que nous n’aimons pas. Personne ne mérite de subir une agression, d’être maltraité, d’être réduit à un simple corps sans âme. Personne ne mérite d’être une victime que l’on place ensuite sur l’échafaud pour l’ériger en coupable.

Une fille facile est à mettre entre toutes les mains des personnes qui pensent encore qu’on se fait violer uniquement parce qu’on l’a bien cherché. C’est un roman à lire pour comprendre à quel point réduire une personne à l’état d’objet lui fait oublier qu’elle est un être humain avant. C’est un roman à lire pour ne pas oublier que le chemin à parcourir est encore long.

Et je vous laisse trois citations montrant l'essentiel (même si il y a encore des tas de passages significatifs à relever) :

« Les jupes au ras des fesses , les hauts échancrés jusqu'au nombril, et elles boivent toutes trop et trébuchent dans les rues, elles poussent au crime, et quand ce qui doit arriver arrive, elles se plaignent et se mettent à pleurnicher. Comme disait votre autre intervenant, à quoi d'autre peuvent- elles s'attendre ? »

« C’est dommage qu’Emma ait eu plus de dix-huit ans à l’époque sinon, il auraient pu être poursuivis pour possession et diffusion d’images pédophiles. Tellement plus simple à prouver que le problème du consentement. »

« On téléphone pour dire que je l'ai bien mérité. On dit que je l'ai bien cherche. Dans un premier temps, ca m'a fait mal d'entendre ce qu'on disait de moi. J'ai beaucoup pleuré au début. Je ne devrais probablement pas écouter. Mais personne ne me racontera rien. J'ai l'impression en permanence de finir un puzzle avec quelques pièces manquantes. »


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 16 décembre 2018

Réflexions sur le procès de la reine de Madame de Staël

J’ai beaucoup entendu parler de Madame de Staël comme l’une des pionnières du féminisme et je n’ai pas hésité à acheter ce livre, publié aux éditions Mercure de France. La collection petit mercure est d’ailleurs très intéressante puis qu’elle met en lumière des textes courts, souvent inédits et choisis par des spécialistes. Ici, c’est Chantal Thomas, chercheuse au CNRS, qui a choisi Réflexions sur le procès de la reine.



Quatrième de Couverture
Coquette, frivole, dépensière, mauvaise épouse, mauvaise mère, perverse, cruelle, sanguinaire, Marie-Antoinette, l'«Architigresse d'Autriche», responsable de tous les maux du royaume, doit mourir. Réflexions sur le procès de la reine, publié en août 1793, tente de mettre un frein à la folle logique de ces calomnies. Ce texte témoigne d'une prise de conscience féministe au nom du pur scandale de l'injustice.

Mon avis
Publié en août 1793, ce texte de Madame de Staël a pour but de défendre Marie-Antoinette, qui est la cible de toute la haine que le peuple a besoin d’exprimer envers la royauté qu’il a fait tomber à terre. Troublée puis révoltée par les accusations injustes envers Marie-Antoinette, Madame de Staël a voulu, anonymement, rappeler qui était réellement la reine, comment elle avait été accueillie et en quoi la juger pour le fait d’être une femme placée au sommet via un mariage de raison était injuste. Ce texte, dont elle a été rapidement identifiée comme l’autrice, a rapidement été décrié : après tout, Madame de Staël n’était-elle pas de ces privilégiés contre qui le peuple se battait ?

Le texte est chargé d’émotion, on sent le désarroi de l’autrice, sa volonté de bien faire, de demander la clémence et le recul face à une femme qui a toujours fait ce qu’on attendait d’elle. Madame de Staël en appelle à la raison des accusateurs tout en jouant avec la pitié. Et là, elle m’a perdue. Je m’attendais à une défense réellement féministe, j’ai surtout vu un appel à l’indulgence pour une femme qui avait des enfants, et aussi une tentative de manipulation. Madame de Staël explique aux détracteurs que condamner la reine risquerait de révolter le peuple qui considérerait cet acte comme cruel. Elle leur demande d’être raisonnable, compréhensif et de ne pas verser dans la cruauté inutile.

Finalement, j’ai lu ce texte en attendant un féminisme tel que celui de notre époque et j’ai été assez déçue de ce que j’ai découvert. Oui, c’est une forme de féminisme, mais un féminisme encore enrobé dans un trop plein d’oppression dû à l’époque. Marie-Antoinette est réduite à son rôle de femme, de mère et, en même temps, qu’est-ce que Madame de Staël pouvait faire de plus ? C’était déjà une belle avancée à l’époque de voir une femme écrire et prendre part aux idées politiques de son temps. Un texte qui reste à lire pour voir le chemin que l’on a parcouru et celui, bien trop long, qui nous reste à tracer.

Il ne me reste qu’à découvrir la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges datant de cette même période de notre Histoire.

« Ah ! Si vous craignez la reine parce qu’on l’aime davantage, c’est elle cependant dont la liberté, dont le séjour hors de France vous serait le moins redoutable ; il est des obstacles qui peuvent irriter l’ambition, mais les malheurs que Marie-Antoinette a éprouvés détrompent des hommes et de la vie ; au sortir du tombeau l’on n’aspire pas au trône, et de si longues infortunes ôtent presque jusqu’au besoin du bonheur. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 8 décembre 2018

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

Je suis tombée amoureuse de la plume de Chimamanda Adichie lorsque je me suis plongée dans Americanah pour la LC sur Accros & Mordus de Lecture et c’est avec passion que j’ai lu Nous sommes tous des féministes dont j’avais beaucoup entendu parler et que j’ai ouvert le jour de la lutte internationale pour la fin des violences envers les femmes. J’aime me mettre dans l’ambiance.



Quatrième de Couverture
« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. Et voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Chimamanda Ngozi Adichie aborde le sujet controversé du féminisme avec lucidité, éloquence et humour.

Mon avis
Nous sommes tous des féministes est la première partie du bouquin, une transposition d’une conférence TED que Chimamanda Adichie a donné en 2012. À travers son expérience de jeune femme noire, Nigériane et indépendante, elle décrit la condition de la femme, les réactions des gens autour d’elle et les idées reçues qu’il est important de déconstruire.

Il m’est difficile d’écrire une chronique détaillée sur cet essai tant j’ai surtout en tête les mots de l’autrice et où les paraphraser me semble inutile. Je préfère donc citer quelques passages (j’avoue avoir envie de tout citer) pour mettre en lumière cette voix qui me fascine.

« Nous apprenons aux femmes que, dans le couple, c’est plutôt à elles de faire des concessions.
Nous apprenons à nos filles à considérer les autres filles comme des concurrentes, non dans le travail ou pour se réaliser – ce qui serait une bonne chose à mon avis – mais pour susciter l’intérêt des hommes.
Nous apprenons à nos filles que leur sexualité n’est pas comparable à celle des garçons. Si nous avons des fils, nous ne nous formalisons pas de les entendre évoquer leurs petites amies. Mais les petits amis de nos filles, Dieu nous garde ! (Ce qui ne nous empêche pas d’attendre d’elles qu’elles ramènent, le moment venu, un mari idéal à la maison.)
Nous contrôlons nos filles. Nous portons aux nues leur virginité, mais nous ne portons pas aux nues celles des garçons (comment est-ce censé fonctionner, je me le demande, vu que la perte de virginité implique deux êtres de sexe opposé).
»
(Je rappelle qu’il s’agit là d’un passage traitant de la différence homme/femme dans le cas d’une relation hétérosexuelle.)

Cette citation me parle, elle rappelle le sexisme ordinaire, qui vaut tant pour les femmes que pour les hommes, qui oppose la femme virginale à l’homme viril. Ces cases dans lesquelles on nous met uniquement à cause de notre genre, de si l’on naît avec deux XX ou le duo XY.
Et ce rappel à la concurrence, tellement vrai, tellement triste aussi. Cette phrase qui met en évidence la réalité de notre société, en France comme ailleurs, comme au Nigéria : les femmes sont vouées à s’affronter pour les hommes. Il y a ces femmes qui misent tout sur le physique pour être éphémère dans la vie des hommes, et celles qui restent naturelles pour devenir la bonne, l’élue ensuite, une fois que les hommes ont fini de s’amuser et sont prêts à se ranger. L’inverse n’est jamais vrai dans la tête des gens qui pensent ainsi, ces gens qui ne se rendent même pas compte de l’horreur de ces propos, de cette façon de voir les choses.
C’est aussi en ça que le féminisme est important, parce qu’il nous aide, nous, les femmes, à nous soutenir et pas à nous opposer, il nous pousse à nous propulser vers le haut et pas à essayer de nous faire tomber de cette échelle de l’égalité que nous cherchons à gravir depuis la nuit des temps.

« Certains me demandent : « Pourquoi employer le mot féministe ? Pourquoi ne pas vous contenter de dire que vous croyez profondément aux droits de l’homme, ou quelque chose comme ça ? » Parce que ce serait malhonnête. Le féminisme fait à l’évidence partie intégrante des droits de l’homme, mais se limiter à cette vague expression des droits de l’homme serait nier le problème particulier du genre. Ce serait une manière d’affirmer que les femmes n’ont pas souffert d’exclusion pendant des siècles. Ce serait mettre en doute le fait que ce problème ne concerne que les femmes. Qu’il ne s’agit pas de la condition humaine mais de la condition féminine. Durant des siècles, on a séparé les êtres humains en deux groupes, dont l’un a subi l’exclusion et l’oppression. La solution à ce problème doit en tenir compte, ce n’est que justice. »

C’est comme dire que les choses sont mieux aujourd’hui qu’avant. C’est vrai mais cela n’empêche pas le problème d’exister encore. Je ne compte plus les gens de mon entourage, beaucoup d’hommes mais aussi des femmes, qui me viennent me dire en quoi le « féminisme » les dérange. Ils passent du temps à justifier le fait qu’ils ne sont pas contre les droits des femmes mais que, pour eux, le terme « féminisme » sonne comme un acte de guerre, comme une façon de venir taper sur les hommes pour de faire une place. Ce n’est pas taper sur les hommes que de demander d’être sur le haut de l’échelle, à leurs côtés. On ne leur demande pas de sauter pour nous laisser la place mais de se décaler pour la partager. Et se décaler, ça, ils ne comprennent pas, ils ne comprennent pas parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils prennent toute la place alors qu’il y en a assez pour deux : on ne leur a pas appris à prendre une seule place dans un espace où il y en a pour deux. Et c’est là le cœur du problème, chose que Chimamanda Adichie soulève en parlant d’éducation, en rappelant qu’il faut apprendre aux garçons comme aux filles ce qu’est l’égalité et pourquoi il n’y a pas de différence de traitement à avoir.

« Okoloma avait raison de me qualifier de féministe ce jour-là, il y a bien longtemps. Je suis une féministe.
Et quand il y a tant d’années, j’avais cherché le sens du mot dans le dictionnaire, j’avais lu :
Féministe : une personne qui croit à l’égalité sociale, politique et économique des sexes.
D’après ce qu’on m’a raconté sur elle, mon arrière-grand-mère était féministe. Elle s’est enfuie de la maison de l’homme qu’elle ne voulait pas épouser et a épousé l’homme de son choix. Elle ne se laissait pas faire, elle protestait et élevait la voix si elle avait l’impression d’être spoliée au prétexte qu’elle était une femme. Ce n’est pas parce qu’elle ignorait le terme
féministe qu’elle ne l’était pas. La plupart d’entre nous devrait revendiquer ce mot. »

Et c’est pourquoi nous sommes tous des féministes. C’est aussi pourquoi il faut arrêter de croire que ce mot est une agression, arrêter de lui attribuer une connotation péjorative. Le féminisme est important, il est nécessaire et le sera tant que le sexisme perdurera. Il n’est pas là pour écraser les hommes, il est là pour mettre chacun sur un pied d’égalité. Il ne s’adresse pas qu’aux femmes mais à nous tous, quel que soit le genre que l’on se définit ou non, quelle que soit, ou ne soit pas, notre sexualité. Origines, niveau social, idées… Rien ne devrait s’opposer à nos choix sous prétexte que notre genre ne rentre pas dans une case définie par une société obsolète.

Le livre contient aussi un texte, Les Marieuses, traitant du mariage arrangée entre une Nigériane et un Nigérian vivant aux États-Unis. Chimamanda y décrit le fait que cette femme a de la « chance » d’avoir trouvé un bon parti, de la « chance » de pouvoir partir aux USA et qu’elle ne devrait pas faire la fine bouche sur le caractère de son mari, son passé ou ses conditions. Je ne vais pas m’étendre sur ce texte parce que c’est vraiment le premier que j’ai envie de mettre en lumière mais, comme toujours, l’autrice a su mettre le doigt sur les mots qui dérangent, les réflexions plus violentes que ce qu’on pense, les actes plus mesquins que ce qu’ils essaient de faire croire qu’ils sont.

Encore une fois, je ne peux que louer l’engagement de Chimamanda Ngozi Adichie et son témoignage. Que ce soit à travers le féminisme ou ses prises de parole sur la nécessité d’écouter chaque voix, elle me transporte à chaque fois et me pousse à écouter, à apprendre des autres. Elle me donne envie de transmettre tous ces témoignages qui sont importants, qui donnent enfin la parole à ces personnes qu’on a trop souvent fait taire.

Conférence "The danger of a single story" pour les curieux (et il faut être curieux, cliquez) !

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 31 août 2018

Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome

J'aime de plus en plus découvrir des pans de l'Afrique à travers mes lectures et cette fois, c'est une partie du Sénégal qui s'est offerte à moi grâce à la plume magnifique de Fatou Diome dont j'avais si souvent entendu parler.



Quatrième de Couverture
Salie vit en France. Son frère, Madické, rêve de l'y rejoindre et compte sur elle. Mais comment lui expliquer la face cachée de l'immigration, lui qui voit la France comme une terre promise où réussissent les footballeurs sénégalais, où vont se réfugier ceux qui, comme Sankèle, fuient leur destin tragique ? Comment empêcher Madické et ses camarades de laisser courir leur imagination, quand l'homme de Barbès, de retour au pays, gagne en notabilité, escamote sa véritable vie d'émigré et les abreuve de récits où la France passe pour la mythique Arcadie ? Les relations entre Madické et Salie nous dévoilent l'inconfortable situation des " venus de France ", écrasés par les attentes démesurées de ceux qui sont restés au pays et confrontés à la difficulté d'être l'autre partout. Distillant leurre et espoir, Le Ventre de l'Atlantique charrie entre l'Europe et l'Afrique des destins contrastés, saisis dans le tourbillon des sentiments contraires, suscités par l'irrésistible appel de l'Ailleurs. Car, même si la souffrance de ceux qui restent est indicible, il s'agit de partir, voguer, libre comme une algue de l'Atlantique. Ce premier roman, sans concession, est servi par une écriture pleine de souffle et d'humour. .

Mon avis
Le Ventre de l’Atlantique nous entraîne dans le sillage de Salie, Sénégalaise expatriée en France, qui revient sur l’île de Niodior, sa terre natale. Elle y retrouve sa grand-mère, qui l’a élevée et son petit frère Madické, qui rêve de venir vivre en France pour y embrasser l’enviable carrière de footballeur. Salie se retrouve bien trop souvent à court d’arguments face à ce petit frère aux rêves illusoires, qui croit comme beaucoup de jeunes sénégalais, que la France est une terre d’accueil fabuleuse. Beaucoup s’y sont déjà cassés les dents avant de venir se jeter dans le ventre de l’Atlantique, noyer leurs corps pour offrir le repos à leurs âmes.

Fatou Diome nous met face à la réalité de la migration et des désillusions qui vont avec. À travers ses personnages, elle distille la palette d’émotions, de pensées et de faux espoirs qu’on peut trouver des deux côtés de la barrière. Madické est persuadé que la vie en France est douce, plus facile si l’on a la volonté de travailler et de se battre. Salie, elle, sait combien cela ne suffit pas dans un pays qui ne récompense le mérite que lorsqu’il lui est utile. Elle sait toute cette solitude qui l’étreint depuis qu’elle est partie, le prix de cette liberté chérie qui n’était pour elle que la seule solution pour enfin se construire une identité, elle qui a été élevée par sa grand-mère parce qu’enfant non légitime, contrairement à Madické. Sur Niodior, Salie n’avait pas d’avenir alors que, Madické, lui, peut tout faire selon elle.

J’ai sauté à pieds joints dans ce roman où Salie décrit la vie sur son île natale, où elle peint une toile pleine de franchise de la réalité de la jeunesse sénégalaise, abordant le positif comme le négatif. Elle m’a touchée, Salie, par son regard éclairée et par les difficultés qu’elle a rencontrées en tant que fille illégitime et, surtout, en tant que femme. Fatou Diome, à travers une fiction marquée par la réalité, m’a offert un moment magique malgré la dureté des faits abordés. De sa plume incroyablement poétique et vindicative, elle a su me toucher au point de me faire frissonner rien qu’en lisant la beauté de ses mots esquisser ce qu’il y a de sombre chez l’être humain. À travers une histoire qui n’est pas la mienne je me suis tout de même sentie proche de ses personnages, liés à eux par ces espoirs écrasés par la réalité, par l’envie de me battre contre les injustices et par l’écœurement que suscite la domination de ceux qui ont le pouvoir sur la plèbe, au Sénégal comme ici.

Et, surtout, la nostalgie de Salie m’a parlé. Son sentiment de solitude lorsqu’elle est en France, son attachement à ces terres qu’elle a pourtant quittées, sa sérénité en retrouvant sa grand-mère… Quelles que soient nos histoires, on se sent tous apaisés lorsqu’on retourne chez nous, lorsqu’on retrouve nos anciens repères et que les souvenirs les plus doux viennent nous rappeler qui nous sommes et d’où nous venons. Malgré les épreuves de la vie, nos racines font partie de nous et ont servi à notre construction, elles nous permettent de ne pas nous perdre lorsque notre chemin semble flou.

Là, en relisant des passages pour boucler ma chronique, je frémis encore. Ce n’est pas la première histoire du genre que je lis, d’ailleurs ma dernière chronique, Americanah, parle aussi de l’expatriation et du retour difficile de l’héroïne, mais c’est encore différent. C’est différent parce que les mots de Fatou Diome résonnent en moi, parce qu’ils agitent une corde sensible chez la fille qui est partie de chez elle et qui y revient de plus en plus souvent parce qu’elle s’y sent bien. Parce que partir et revenir à l’infini est une option alléchante et angoissante à la fois : risque-t-on de se perdre en ne trouvant sa place partout sans pour autant réussir à choisir ? Lorsqu’on est tiraillé entre plusieurs vies, finit-on fatalement par « Partir, vivre libre et mourir, comme une algue de l’Atlantique » ?
S’il n’y avait qu’une chose à retenir, ce serait que ce fil rouge qui nous lie à nos origines est un moyen de retrouver le chemin et non de nous empêcher d’aller plus loin, ailleurs, malgré les nœuds et les moments où se fil feint de se tendre.

Une lecture poignante que je recommande chaudement, que ce soit pour découvrir la réalité de l’expatriation en France ou la vie sur cette île sénégalaise. Je le recommande aussi à tous ceux qui croient que c’est facile de choisir un bord ou l’autre lorsqu’on a quitté un pays pour un autre.


Et pour le plaisir, quelques citations :

« Les gouvernements changent, mais notre sort, comme celui de leurs démunis, reste le même. Certains échangeraient volontiers leur vie contre la tienne. Blottis sous les ponts ou dans les dédales du métro, les SDF doivent parfois rêver d’une cabane en Afrique. Tu me fais rire avec ton analyse politique. Ta gauche de l’espoir est une gauche caviar qui soûle les pauvres de discours creux, avant d’aller s’empiffrer tranquillement de sa bonne conscience. La gauche reste notre mère à nous, les humbles, mais c’est une mère qui trop souvent nous refuse son lait et se contenter d’exhiber ses beaux seins. Quant à leur politique d’intégration, elle vaut tout au plus leur équipe nationale de football. Blacks, Blancs, Beurs, ce n’est qu’un slogan placardé sur leur vitrine mondiale, comme une mauvaise publicité de Benetton, juste une recette : Bœuf, Braisé, Beurré, que les chaînes de télévision s’arrachent à millions. Les étrangers sont acceptés, aimés et même revendiqués seulement, quand, dans leur domaine, ils sont parmi les meilleurs. »

« Je pensai à ma vie solitaire en Europe, où personne ne se soucie de mes allées et venues, où seule ma serrure compte mes heures d’absence. Un e-mail ou un message sur le répondeur téléphonique, ça ne sourit pas, ça ne s’inquiète pas, ça ne s’impatiente pas, ça ne vide pas une tasse de café, encore moins un cœur plein de mélancolie. La liberté totale, l’autonomie absolue que nous réclamons, lorsqu’elle a fini de flatter notre ego, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. Que signifie la liberté, sinon le néant, quand elle n’est plus relative à autrui ? Le monde s’offre, mais il n’enlace personne et ne se laisse pas enlacer. La petite chaîne imaginaire, que ma grand-mère tendait entre nous, me restituait de l’équilibre. Elle est le phare planté dans le ventre de l’Atlantique pour redonner, après chaque tempête, une direction à ma navigation solitaire. Avec elle, j’ai compris qu’il n’y a pas de vieillards, il n’y a que de vénérables phares. »

« Laissez fonctionner l’hôtellerie, au bon plaisir des touristes occidentaux ! Ne soyez pas trop regardants sur ce qu’ils y font, il ne faut surtout pas les froisser. Il faut fidéliser la clientèle ! Tant pis si quelques libidineux viennent uniquement visiter des paysages de fesses noires, au lieu d’admirer le Lac rose, l’île aux oiseaux, nos greniers vides et nos bidonvilles si pittoresques.[…] Alors, messieurs les clients, quand votre routoutou bien flatté transpire et se dégonfle, implorant le repos, ayez l’obligeance de gonfler la facture, ça fera plaisir à mameselle, même si votre tête tient dans le bonnet de son soutien-gorge. »

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