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Rambalh, c'est un pot pourri sur la littérature, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog : de tout et surtout tout moi. Le bordel de mes goûts, de ma vie livresque, toujours en lien avec Accros & Mordus de Lecture.

vendredi 31 août 2018

Le Ventre de l'Atlantique de Fatou Diome

J'aime de plus en plus découvrir des pans de l'Afrique à travers mes lectures et cette fois, c'est une partie du Sénégal qui s'est offerte à moi grâce à la plume magnifique de Fatou Diome dont j'avais si souvent entendu parler.



Quatrième de Couverture
Salie vit en France. Son frère, Madické, rêve de l'y rejoindre et compte sur elle. Mais comment lui expliquer la face cachée de l'immigration, lui qui voit la France comme une terre promise où réussissent les footballeurs sénégalais, où vont se réfugier ceux qui, comme Sankèle, fuient leur destin tragique ? Comment empêcher Madické et ses camarades de laisser courir leur imagination, quand l'homme de Barbès, de retour au pays, gagne en notabilité, escamote sa véritable vie d'émigré et les abreuve de récits où la France passe pour la mythique Arcadie ? Les relations entre Madické et Salie nous dévoilent l'inconfortable situation des " venus de France ", écrasés par les attentes démesurées de ceux qui sont restés au pays et confrontés à la difficulté d'être l'autre partout. Distillant leurre et espoir, Le Ventre de l'Atlantique charrie entre l'Europe et l'Afrique des destins contrastés, saisis dans le tourbillon des sentiments contraires, suscités par l'irrésistible appel de l'Ailleurs. Car, même si la souffrance de ceux qui restent est indicible, il s'agit de partir, voguer, libre comme une algue de l'Atlantique. Ce premier roman, sans concession, est servi par une écriture pleine de souffle et d'humour. .

Mon avis
Le Ventre de l’Atlantique nous entraîne dans le sillage de Salie, Sénégalaise expatriée en France, qui revient sur l’île de Niodior, sa terre natale. Elle y retrouve sa grand-mère, qui l’a élevée et son petit frère Madické, qui rêve de venir vivre en France pour y embrasser l’enviable carrière de footballeur. Salie se retrouve bien trop souvent à court d’arguments face à ce petit frère aux rêves illusoires, qui croit comme beaucoup de jeunes sénégalais, que la France est une terre d’accueil fabuleuse. Beaucoup s’y sont déjà cassés les dents avant de venir se jeter dans le ventre de l’Atlantique, noyer leurs corps pour offrir le repos à leurs âmes.

Fatou Diome nous met face à la réalité de la migration et des désillusions qui vont avec. À travers ses personnages, elle distille la palette d’émotions, de pensées et de faux espoirs qu’on peut trouver des deux côtés de la barrière. Madické est persuadé que la vie en France est douce, plus facile si l’on a la volonté de travailler et de se battre. Salie, elle, sait combien cela ne suffit pas dans un pays qui ne récompense le mérite que lorsqu’il lui est utile. Elle sait toute cette solitude qui l’étreint depuis qu’elle est partie, le prix de cette liberté chérie qui n’était pour elle que la seule solution pour enfin se construire une identité, elle qui a été élevée par sa grand-mère parce qu’enfant non légitime, contrairement à Madické. Sur Niodior, Salie n’avait pas d’avenir alors que, Madické, lui, peut tout faire selon elle.

J’ai sauté à pieds joints dans ce roman où Salie décrit la vie sur son île natale, où elle peint une toile pleine de franchise de la réalité de la jeunesse sénégalaise, abordant le positif comme le négatif. Elle m’a touchée, Salie, par son regard éclairée et par les difficultés qu’elle a rencontrées en tant que fille illégitime et, surtout, en tant que femme. Fatou Diome, à travers une fiction marquée par la réalité, m’a offert un moment magique malgré la dureté des faits abordés. De sa plume incroyablement poétique et vindicative, elle a su me toucher au point de me faire frissonner rien qu’en lisant la beauté de ses mots esquisser ce qu’il y a de sombre chez l’être humain. À travers une histoire qui n’est pas la mienne je me suis tout de même sentie proche de ses personnages, liés à eux par ces espoirs écrasés par la réalité, par l’envie de me battre contre les injustices et par l’écœurement que suscite la domination de ceux qui ont le pouvoir sur la plèbe, au Sénégal comme ici.

Et, surtout, la nostalgie de Salie m’a parlé. Son sentiment de solitude lorsqu’elle est en France, son attachement à ces terres qu’elle a pourtant quittées, sa sérénité en retrouvant sa grand-mère… Quelles que soient nos histoires, on se sent tous apaisés lorsqu’on retourne chez nous, lorsqu’on retrouve nos anciens repères et que les souvenirs les plus doux viennent nous rappeler qui nous sommes et d’où nous venons. Malgré les épreuves de la vie, nos racines font partie de nous et ont servi à notre construction, elles nous permettent de ne pas nous perdre lorsque notre chemin semble flou.

Là, en relisant des passages pour boucler ma chronique, je frémis encore. Ce n’est pas la première histoire du genre que je lis, d’ailleurs ma dernière chronique, Americanah, parle aussi de l’expatriation et du retour difficile de l’héroïne, mais c’est encore différent. C’est différent parce que les mots de Fatou Diome résonnent en moi, parce qu’ils agitent une corde sensible chez la fille qui est partie de chez elle et qui y revient de plus en plus souvent parce qu’elle s’y sent bien. Parce que partir et revenir à l’infini est une option alléchante et angoissante à la fois : risque-t-on de se perdre en ne trouvant sa place partout sans pour autant réussir à choisir ? Lorsqu’on est tiraillé entre plusieurs vies, finit-on fatalement par « Partir, vivre libre et mourir, comme une algue de l’Atlantique » ?
S’il n’y avait qu’une chose à retenir, ce serait que ce fil rouge qui nous lie à nos origines est un moyen de retrouver le chemin et non de nous empêcher d’aller plus loin, ailleurs, malgré les nœuds et les moments où se fil feint de se tendre.

Une lecture poignante que je recommande chaudement, que ce soit pour découvrir la réalité de l’expatriation en France ou la vie sur cette île sénégalaise. Je le recommande aussi à tous ceux qui croient que c’est facile de choisir un bord ou l’autre lorsqu’on a quitté un pays pour un autre.


Et pour le plaisir, quelques citations :

« Les gouvernements changent, mais notre sort, comme celui de leurs démunis, reste le même. Certains échangeraient volontiers leur vie contre la tienne. Blottis sous les ponts ou dans les dédales du métro, les SDF doivent parfois rêver d’une cabane en Afrique. Tu me fais rire avec ton analyse politique. Ta gauche de l’espoir est une gauche caviar qui soûle les pauvres de discours creux, avant d’aller s’empiffrer tranquillement de sa bonne conscience. La gauche reste notre mère à nous, les humbles, mais c’est une mère qui trop souvent nous refuse son lait et se contenter d’exhiber ses beaux seins. Quant à leur politique d’intégration, elle vaut tout au plus leur équipe nationale de football. Blacks, Blancs, Beurs, ce n’est qu’un slogan placardé sur leur vitrine mondiale, comme une mauvaise publicité de Benetton, juste une recette : Bœuf, Braisé, Beurré, que les chaînes de télévision s’arrachent à millions. Les étrangers sont acceptés, aimés et même revendiqués seulement, quand, dans leur domaine, ils sont parmi les meilleurs. »

« Je pensai à ma vie solitaire en Europe, où personne ne se soucie de mes allées et venues, où seule ma serrure compte mes heures d’absence. Un e-mail ou un message sur le répondeur téléphonique, ça ne sourit pas, ça ne s’inquiète pas, ça ne s’impatiente pas, ça ne vide pas une tasse de café, encore moins un cœur plein de mélancolie. La liberté totale, l’autonomie absolue que nous réclamons, lorsqu’elle a fini de flatter notre ego, de nous prouver notre capacité à nous assumer, révèle enfin une souffrance aussi pesante que toutes les dépendances évitées : la solitude. Que signifie la liberté, sinon le néant, quand elle n’est plus relative à autrui ? Le monde s’offre, mais il n’enlace personne et ne se laisse pas enlacer. La petite chaîne imaginaire, que ma grand-mère tendait entre nous, me restituait de l’équilibre. Elle est le phare planté dans le ventre de l’Atlantique pour redonner, après chaque tempête, une direction à ma navigation solitaire. Avec elle, j’ai compris qu’il n’y a pas de vieillards, il n’y a que de vénérables phares. »

« Laissez fonctionner l’hôtellerie, au bon plaisir des touristes occidentaux ! Ne soyez pas trop regardants sur ce qu’ils y font, il ne faut surtout pas les froisser. Il faut fidéliser la clientèle ! Tant pis si quelques libidineux viennent uniquement visiter des paysages de fesses noires, au lieu d’admirer le Lac rose, l’île aux oiseaux, nos greniers vides et nos bidonvilles si pittoresques.[…] Alors, messieurs les clients, quand votre routoutou bien flatté transpire et se dégonfle, implorant le repos, ayez l’obligeance de gonfler la facture, ça fera plaisir à mameselle, même si votre tête tient dans le bonnet de son soutien-gorge. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

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