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Rambalh, c'est un pot pourri de mes lectures, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog. Il est surtout né de mon besoin de garder une trace de mes lectures. Retrouvez-moi aussi sur Accros & Mordus de Lecture.

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mercredi 27 janvier 2021

Flic de Valentin Gendrot

Lorsque Flic de Valentin Gendrot est sorti, je me suis dit que le lire permettrait peut-être d’apporter un nouvel éclairage à la situation policière des plus tendues en France, se dégradant d’années en années. Entre les témoignages des deux bords que j’ai pu entendre (et pas juste lire dans la presse), les images, les faits… J’avais envie de voir ce qu’un journaliste en immersion pouvait apporter de plus à l’édifice effrayant de la fracture chaque jour plus large que connaît notre société… J’ai lu ce livre il y a plusieurs mois, lors de sa sortie.



Quatrième de Couverture
Jusqu'à présent aucun journaliste ne s'était lancé un tel défi : infiltrer la police. Valentin Gendrot, adepte des reportages en immersion, a osé. Il a suivi une formation express avant d'intégrer un commissariat durant six mois. Celui du 19e arrondissement de Paris, un secteur réputé sensible. Une arme à la ceinture, le journaliste sous couverture a rejoint une brigade dont certains membres tutoient, insultent et distribuent régulièrement des coups à des jeunes hommes noirs, d'origine arabe ou migrants qu'ils surnomment "les batards".

Ce livre dévoile les coulisses d'une profession souvent accusée de violences, de racisme et aux taux de suicide anormalement élevé. Un récit urgent, tant pour les victimes des violences policières que pour les policiers eux-mêmes.

Mon avis
Valentin Gendrot est un journaliste habitué aux missions d’infiltration. Il a choisi pour celle-ci d’intégrer directement la police en tant qu’adjoint de sécurité, un poste de contractuel lui permettant après une formation express de trois mois d’intégrer une équipe pour alimenter son enquête.

J’attendais de ce livre qu’il apporte des informations inédites sur les rouages de la police, sur les difficultés et problèmes de recrutement ainsi que sur l’usage à outrance de contractuels dans la fonction publique et ses dérives (puisque la police n’est pas le seul secteur touché par ce fonctionnement, l’exemple de l’éducation nationale étant aussi édifiant).

Flic est vendu comme une enquête inédite, un pavé lancé dans la mare mais le seul fait inédit qui en découle est l’acte d’infiltration (qui est tout de même une prouesse en soi). Les informations distillées dans les pages de ce livre ne sont ensuite pas novatrices : peut-être suis-je déjà trop bien informée sur le sujet ? Quoi qu’il en soit, j’ai eu l’impression de lire une compilation d’articles déjà vus (et c’est d’ailleurs réellement le cas de certains passages). Pour toute personne qui n’a aucune idée de la situation actuelle, de la dégradation des conditions de travail dans la fonction publique, cette enquête peut-être un bon point de départ pour commencer à comprendre le pourquoi du comment. Pour le lecteur déjà sensibilisé sur le sujet et qui veut en apprendre plus, ce n’est pas le livre idéal.

Du point de vue du non initié, Flic est une plongée vers l’absurde du monde des forces de l’ordre. Les postes de fonctionnaire de suffisent pas à remplir les rangs de la police et l’état recrute au rabais de petites mains pour épauler ses troupes. Ces postes de contractuels font de l’état une immense boîte d’intérim via une sorte de concours express, de formation au rabais, condensée au maximum et donnant l’impression de lancer sur le terrain des personnes ayant obtenu leur laisser-passer dans un kinder surprise. Dans le lot, il y a ceux qui hésitent à réellement se lancer dans le concours de Gardien de la Paix mais aussi ceux qui n’ont pas le niveau pour le concours externe ou, pire, pour le concours interne une fois déjà ADS. Et là, c’est dramatique pour notre système. Les profils des candidats sont effrayants, le contenu de la formation est aussi fin que du papier et le résultat… À la hauteur de la politique intérieure foireuse des gouvernements successifs de ces dernières années.

Une fois en poste, Valentin Gendrot entre sur la piste de ce cirque que nous appelions autrefois police. Son premier poste n’est pas le plus intéressant pour son enquête, consistant simplement à surveiller des personnes hospitalisées compte tenu de leur état psychologique fragile lors de leur arrestation. C’est en se faisant muter dans un commissariat que les choses sérieuses commencent et que le journaliste découvre l’absurdité de la police de nos jours : choisir de se faire bouffer par les collègues s’il n’entre pas dans l’ambiance de son équipe et/ou se faire bouffer par le contact à la population sur laquelle les policiers apprennent à évacuer leur frustration à défaut d’avoir un rythme de vie permettant de le faire dans leurs loisirs. Et cette population est évidemment ciblée, elle permet de ne pas trop culpabiliser : après tout, en quoi secouer un « voyou » est-il un problème et qui ira s’en plaindre ?

Ce qui est frustrant en lisant cette enquête, c’est de suivre le journaliste comme spectateur et de le voir prendre des notes sur des faits que l’on connaît déjà. Certains diront que ça apporte du concret à ce qu’on entend partout. Mais est-ce que ce n’est pas alors avouer apporter peu de crédit au travail de ses collègues journalistes ? Est-ce que ce n’est pas dire « ouais mais lui il l’a vu de l’intérieur pour de vrai » ? Les témoignages et enquêtes sont déjà nombreux, a-t-on réellement besoin de quelqu’un qui dit « j’ai vu tout ça c’est vrai » pour enfin y croire ? Je n’avais pas besoin de lire Flic pour ça. Mais tant mieux si des lecteurs sceptiques peuvent avec ce livre accepter la réalité. Je regrette simplement que ce livre ait été vendu comme une pépite pour tous, alors qu’elle l’est à mes yeux uniquement pour ceux qui ne sont pas encore conscients de la réalité.

Cette réalité où la police déborde dans tous les sens du terme : dans ses actes mais aussi par la pression qu’elle subit. On est au-delà du bon ou du mauvais flic, on est sur le point de rupture du trio qui ne fonctionne plus : l’état, la population et la police. C’est bien au-delà de notre société qui se casse la gueule, c’est le reflet de notre monde dans sa totalité qui se penche au-dessus du vide. À défaut d’apporter un nouvel angle ou même ne serait-ce qu’une enquête avec un œil critique, Valentin Gendrot offre un énième témoignage de la chute de la police française, gentiment poussée par une pichenette grossière de l’état, coupable d’avoir grandement participé à sa détérioration.

Je regrette le manque d’analyse de cette enquête qui m’a donné l’impression d’un simple listing des problèmes croisés par le journaliste mais je salue l’effort et le partage de la réalité que tout le monde ne veut pas encore voir.

À lire uniquement si vous ne savez rien de la police aujourd’hui.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 5 juin 2020

Le vice de la lecture d'Edith Wharton

Encore un petit essai dénicher à la librairie de la Halle Saint Pierre. Une lecture qui m'a permis de découvrir Edith Wharton pour le meilleur mais surtout pour le pire.



Quatrième de Couverture
« Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. Le premier d’entre eux est celui de la lecture. »

Dans ce texte paru en 1903 dans une revue littéraire américaine, la romancière Edith Wharton (1862-1937) dénonce l’obligation sociale de la lecture, nuisible à la littérature et fatale à l’écrivain.

Mon avis
Le vice de la lecture est un texte dont j’avais vaguement entendu parler : j’avais en tête qu’il s’agissait d’un plaidoyer sur l’addiction à la lecture ou encore le plaisir coupable d’aimer lire et d’accumuler des ouvrages sans avoir le temps de tous les lire. Pourquoi cette impression s’était-elle imprimée dans mon cerveau ? Aucune idée mais, du coup, je peux vous dire que j’ai été très surprise en lisant ce texte.

Petit résumé tout personnel de cette lecture : Edith Wharton offre l’étendue de son mépris pour les lecteurs qui ont le malheur de ne pas être des « lecteurs-nés » soit des lecteurs touchés par la grâce de la littérature de façon innée (et, étrangement, même si ce n’est pas clairement dit, cette grâce semble préférer une certaine catégorie de la population).

Edith Wharton distingue deux catégories de lecteurs.
Du côté de la légitimité, elle décrit le lecteur-né comme la seule personne capable de lire réellement. Pour elle, lire est un art auquel seul le lecteur-né peut prétendre :

« Pourquoi serions-nous tous des lecteurs ? Nous ne sommes pas censés être tous musiciens, mais lecteurs nous devons tous l’être ; voilà pourquoi ceux qui ne peuvent lire avec inventivité lisent mécaniquement – tel un homme sans aptitude pour le violon qui considèrerait le grincement produit par un orgue de Barbarie comme un accomplissement équivalent ! »

Du côté du vice, donc, nous retrouvons le lecteur mécanique, ce pauvre fou qui ose toucher du doigt un art auquel il n’a pas droit. Ce lecteur mécanique qui représente le mal absolu et qui entraîne la chute de la vraie littérature, celle qu’il souille de son vil regard. Mais où est le mal ? On pourrait croire que c’est dans le fait que ce lecteur mécanique peut dévorer des fictions à la chaîne et permet à une littérature dite « moins noble » d’exister mais non, c’est bien pire avec la suite directe de la citation :

« Il doit être admis, d’emblée, qu’en matière de lecture, les vrais offenseurs ne sont pas ceux qui se restreignent à la camelote avérée. Un lecteur qui s’avoue grand dévoreur de fiction futile cause peu de dommages. Celui qui se précipite sur « le livre du moment » ne nuit pas gravement au développement de la littérature. La sorte d’esprit qui discerne dans les divisions naturelles de l’écorce du melon la preuve qu’il doit être dégusté en famille pourrait même considérer certains ouvrages – ceux qui ne nécessitent aucun effort autre que de tourner les pages et se servir de ses yeux – comme spécialement conçus pour le bon plaisir du lecteur mécanique,, façon distributeur automatique : « Veuillez appuyer sur la touche adéquate pour sélectionner le livre désiré. » La providence s’avère alors une infaillible pourvoyeuse en auteurs dont la mission évidente consiste à protéger la littérature des ravages provoqués par les sots ; et c’est seulement lorsque le lecteur mécanique s’égare hors de son pré carré qu’il devient un danger. L’idée à la mode selon laquelle lire est une qualité morale a hélas conduit nombre de consciencieuses personnes à renoncer à leur innocent badinage avec les livres facules pour des relations bien plus épuisantes avec la littérature. Ceux-là se font « un devoir de lire ». […] C’est lorsque le lecteur mécanique, armé de la haute idée de son devoir, envahit le domaine des lettres – discussions, critiques, condamnations ou, pire encore, éloges – que le vice de la lecture devient une menace pour la littérature. Alors même qu’il pourrait sembler d’un goût douteux de s’offusquer de cette intrusion motivée par de si respectables motifs, n’eût été cette incorrigible suffisance du lecteur mécanique qui fait de lui une cible légitime. L’homme qui joue un air sur un orgue de Barbarie ne cherche pas à soutenir la comparaison avec Paderewski ; le lecteur mécanique, lui, ne doute jamais de sa compétence intellectuelle. Tout comme la grâce mène à la foi, tant de zèle investi pour progresser est supposé conférer une cervelle. »

Bon, c’était une bien longue citation mais elle permet de capter l’essence même de cet essai : du mépris, encore et encore, partout, tout le temps. Dans cette citation, Edith Wharton écrase non seulement la littérature « camelote » qu’elle considère écrite pour les personnes aux qualités intellectuelles discutables, mais elle nous reproche, nous « sots » aussi petits que le sont nos cervelles, de chercher à pénétrer des sphères bien trop hautes pour nous esprits et de les menacer par nos capacités cognitives bien trop insignifiantes pour être retenues. Le tout dans le plus grand calme en disant « ouais ouais je sais ça peut paraître douteux mais regardez, ils sont vilains pas beaux, j’ai tellement raison et j’suis tellement dans mon droit ».
Une comparaison assez grossière me vient à l’esprit : c’est comme la politique. Le bas peuple est bien trop bête pour pratiquer l’art de la politique, pour en comprendre les rouages et s’il tape l’incruste dans cette roue de la fortune, tout part en eau de boudin. « Votez pour moi, je saurai vous défendre mais n’essayez pas de comprendre, vous êtes trop cons, faites-moi confiance, promis, ça suffira. »

Tout l’essai n’est qu’un déversement de haine envers les lecteurs jugés non légitimes. Les arguments y sont hautains et ne servent qu’à promouvoir l’entre soi encore et encore. Ce n’est pas une dénonciation de l’obligation sociale de lire comme le dit la quatrième de couverture mais plutôt une façon de dénigrer les personnes qui ont l’audace de vouloir lire des œuvres d’Edith Wharton considère écrites pour une élite seulement. Si le fait qu’un lecteur ne puisse comprendre toute la portée d’un texte mette en danger la littérature selon elle est un argument qui puisse être recevable, bien que discutable à mes yeux, c’est bien le fait qu’Edith Wharton considère qu’il faut un talent inné pour comprendre qui me sidère. Je ne comprends pas la portée de tout ce que je lis mais j’estime que j’ai le droit de lire, le droit d’apprendre, de me frotter au niveau littéraire que je souhaite sans que cela ne soit considéré comme un crime.

Et puis, de toute façon, entre Edith et moi, ça ne pouvait pas coller :

« Pour le lecteur mécanique, les livres une fois lus ne sont pas comme des choses qui grandissent, qui prennent racine et dont les branches s’entrelacent, mais des fossiles étiquetés puis rangés dans les tiroirs d’un meuble de géologue ; ou plutôt, comme des prisonniers condamnés à une vie entière de confinement solitaire. Avec un tel état d’esprit, les livres ne se parlent jamais les uns aux autres. »

Ma chère Edith, il semblerait que l’art d’user de la géologie pour faire des analogies nécessite aussi un talent inné dont vous étiez bien dépourvu. Je regrette que vous ayez eu l’audace de poser votre esprit bien trop altier sur une science dont visiblement vous ne saviez rien pour servir vos intérêts méprisables. Alors, comme je suis bien trop bonne, je vous offre une petite explication : ces fossiles sont eux aussi en interactions les uns avec les autres et ils permettent, figés dans le temps, de comprendre le passé, le présent et le futur. Ils ne sont pas confinés, bien au contraire, ils donnent des clés et leurs petits copains des tiroirs à côté permettent de toujours révéler plus de secrets les uns sur les autres. Comme quoi, l’usage mécanique de ce qu’on ne connaît pas est bien pire que de chercher à comprendre de nouvelles choses.

La géologue vous salue !

NB : J'ai encore des tas de passages surlignés, j'aurais aussi pu aborder le style argumentaire, les autres comparaisons douteuses mais j'aurais fini par citer l'intégralité du texte pour juste marteler à quel point le mépris est tout ce qui résume Le vice de la lecture.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 1 mai 2020

Murmures à la jeunesse de Christiane Taubira

J’ai toujours été admirative de la façon dont s’exprime Christiane Taubira et de ses références littéraires, tout comme de sa culture. Au-delà de la femme politique, c’est l’oratrice et la femme de lettres qui a toujours su capter mon attention dans ses discours. Je m’étais dit qu’il fallait que je lise ses écrits et j’ai commencé par Murmures à la jeunesse, acheté il y a plusieurs mois déjà à la librairie chère à mon cœur Fiers de Lettres.



Quatrième de Couverture
« Attentats, lutte antiterroriste, état d’urgence… comment, dans ce contexte, préserver les valeurs qui sont le socle de la République ?
Déchéance de nationalité : peut-être est-ce faire trop de bruit pour peu de chose ? Peut-être serait-il plus raisonnable de laisser passer ?
Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience.
» Ch. T.

Christiane Taubira revient sur les tragiques événements de 2015, raconte comment ils ont été vécus au sommet de l’État, quelles sont les forces obscures qui structurent ce nouveau terrorisme, comment on embrigade de jeunes Français pour les transformer en tueurs…
Mais la République possède en elle-même la puissance de riposte nécessaire, une riposte qui ne requiert aucun reniement si elle s’inspire de l’histoire de ses combats. L’auteure appelle les citoyens à trouver dans la culture et la beauté les raisons de défendre avec la plus farouche détermination les valeurs de notre société. Par ces temps troubles et incertains, les paroles de Christiane Taubira élèvent le débat et redonnent espoir à la jeunesse.

Paroles d’une femme de conviction, paroles d’une femme libre.

Mon avis
Murmures à la jeunesse est un essai publié par Christiane Taubira juste après sa démission du gouvernement en 2016 mais dont l’écriture a été achevée quelques jours avant. Dans une préface rajoutée en décembre de la même année, elle explique les raisons de sa démission. On comprend alors le facteur déclencheur de son départ : la déchéance de nationalité. Y sont évidemment abordés les tragiques événements de 2015, des attentats de Charlie Hebdo à ceux du 13 novembre puisqu’ils ont été à la source des débats et dissonances concernant la question de la nationalité.

Cet essai est clairement politique mais ce n’est pas pour cela qu’il doit être lu. Christiane Taubira y détaille sa position sur la déchéance de la nationalité, les mauvaises raisons qui ont amené ce débat sur la table, son inutilité dans la pratique et les stigmatisations qui en auraient découlé en cas d’ajout à la Constitution.

Pour petit historique, la déchéance de nationalité s’est invitée sur le devant de la scène lors de la montée du terrorisme et des attaques perpétrées en France. Le projet consistait à permettre à l’État français de retirer la nationalité française aux binationaux condamnés pour terrorisme (oui, c’est très résumé, mais c’est surtout ainsi qu’on nous l’a présenté, nous le grand public citoyen). Pourquoi uniquement les binationaux ? Parce que la France n’était pas prête à jouer contre la convention internationale signée en 1961 sur la limitation des cas apatrides (donc sans aucune nationalité), signée mais pas ratifiée ceci dit. Ainsi, en ne concernant que les binationaux, la France se protégerait et permettrait aux personnes concernées d’avoir une solution de repli.

Christiane Taubira démontre les failles de ce projet et ses effets pervers. La situation en 2015 et début 2016 laissait une France traumatisée, blessée et ayant un besoin de Justice. Une Justice bien compliquée à appliquer quand quasiment tous les terroristes sont déjà morts aux yeux des Français. Alors, pour apaiser le peuple et donner un sentiment d’action, la déchéance de nationalité est mise sur la table. Seulement, que signifie la déchéance de nationalité pour une personne qui porte allégeance à un état terroriste auto-proclamé, qui meurt pour une cause contraire à tout ce que représente la France ? Rien du tout. Ce projet n’aurait donc eu pour but que de satisfaire les citoyens français en quête de Justice. Mais les terroristes arrêtés ? La déchéance n’aurait sûrement pu être applicable que tard, des années après les faits, laissant alors largement le temps aux États concernés par ces personnes binationales de les déchoir avant la France de leur nationalité : plus d’application pour la France ensuite.
Par contre, l’inefficacité de cette mesure pour faire Justice aurait eu un effet pervers sur les citoyens binationaux : leur expliquer que le simple fait d’avoir deux nationalités mettait une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, qu’être citoyens de deux États faisait d’eux les seules personnes en France à pouvoir être déchus de leur nationalité française. Sympa, pas vrai ? Une inégalité que Christiane Taubira ne pouvait accepter.

« Quand à rompre l’inégalité et étendre aux non-binationaux, l’effet en serait plus directement de fabriquer des apatrides. Et il y aurait là l’illustration de la différence entre l’égalitarisme et l’égalité. Là où l’égalité élève en élargissant à tous des droits et des libertés réservés à certains, l’égalitarisme nivelle, par le bas et par le pire. » p38

Murmures à la jeunesse permet donc à Christiane Taubira de mettre à plat ses positions, ses convictions et de transmettre avec des mots poignants tout ce qui a fait qu’elle ne pouvait que démissionner pour être en accord avec elle-même. Ce texte est politique, il étaye quelques arguments contre la déchéance de nationalité mais il est surtout écrit avec un talent certain. Au-delà des idées, c’est pour la plume de Christiane Taubira qu’il est à lire, pour les mots qui génèrent des émotions fortes. Si les idées sont importantes, c’est bien plus pour la façon dont elles sont exposées que j’ai absorbé chaque page avec délectation. Je suis persuadée que le projet sur la déchéance de nationalité était bien plus complexe que ce que décrit Christiane Taubira dans son essai mais ce n’est pas grave, parce que c’est le travail littéraire qui m’intéressait le plus. C’est d’ailleurs ce qui risque de vous rebuter si vous cherchez quelque chose de précis sur le sujet : Christiane Taubira enrobe énormément son propos sous des couches de références littéraires, philosophiques. C’est pile ce que je recherchais, même si replonger dans cette page de notre histoire n’a pas été des plus simples.

Murmures à la jeunesse pousse à la réflexion mais est aussi une main tendue, une invitation à apprendre et à comprendre, une passerelle érigée pour nous permettre à nous, nouvelle génération, de faire le lien entre nos aînés mais aussi nos aïeux et de prendre part à façonner le monde de demain. C’est avec notre passé que nous devons avancer vers notre futur, quel qu’il soit.

« Lorsque le peuple doute de lui-même, il devient salutaire de lui rappeler ce qu’il a pu dire, y compris de contraire à ses principes et ses mœurs, ce qu’il a su faire, y compris dans l’adversité la plus rude. Il est bon de rappeler qu’il s’est trouvé des citoyens pour se livrer à la délation. Ces faits d’histoire ne doivent pas devenir de vieux démons, mais ils invitent à une prudence protectrice. L’histoire nous réserve parfois de ces feintes qui dénaturent profondément une intention de puissance publique. » p62

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 10 juin 2019

Mes bien chères soeurs de Chloé Delaume

Mes bien chères sœurs est un livre qui a capté mon attention lors de ma toute première visite à Fiers de Lettres, librairie indépendante de Montpellier à la sélection merveilleuse. J’ai résisté et, quelques jours après, Chloé Delaume est passée dans La Grande Librairie… Quelques jours après j’ai craqué sans l’ombre d’un remord. J’ai lu ce livre d’une traite juste avant de rencontrer l’autrice lors de la Comédie du Livre de Montpellier, une rencontre vraiment agréable, tout autant que cette lecture.



Quatrième de Couverture
« Ceci est une adresse. Aux femmes en général, autant qu'à leurs alliés. Je vous écris d'où je peux. Le privé est politique, l'intime littérature. »
En France, la quatrième vague féministe a fait son entrée : non plus des militantes, mais des femmes ordinaires. Qui remettent en cause les us et les coutumes du pays de la gaudriole, où une femme sur dix est violée au cours de sa vie, et où tous les trois jours une femme est assassinée par son conjoint.
Dans ce court texte incisif qui prône la sororité comme outil de puissance virale, Chloé Delaume aborde la question du renouvellement du féminisme, de l'extinction en cours du patriarcat, de ce qu'il se passe, et peut se passer, depuis le mouvement #metoo.

Mon avis
Mes bien chères sœurs est un essai où Chloé Delaume établit le constat d’une société française en pleine transition vis-à-vis du patriarcat et du sexisme : « Le patriarcat bande mou. Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et symptômes croissent et se multiplient. À se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques. » En ouvrant le bal avec fracas, l’autrice annonce la couleur de son écrit.

Sous un discours cynique et incisif, Chloé Delaume aborde de nombreux sujets difficiles, tous liés à la condition de la femme en France, à l’avalanche déclenchée par #metoo mais avec un regard étonnamment optimiste. J’appréhendais un peu de ne pas apprécier ce bouquin, pensant y trouver une légère touche de misandrie alors que, finalement, ce livre ne traite en rien de cela.

Chloé Delaume s’adresse aux femmes, elle nous parle, elle nous invite à la « sororité », ce mot qui se détache de la fraternité pour nous inviter à nous serrer les coudes, à œuvrer ensemble pour suivre ce mouvement de transition, d’évolution même. Rappelons d’ailleurs que cette sororité si essentielle est écrasée depuis toujours : nous, filles puis femmes, sommes élevées en rivales. Chaque autre femme est une rivale potentielle, celle qui prendra notre place, nous taclera, nous arrachera sans vergogne l’attention du mâââle que l’on convoite. Et cette rivalité créée par la société ne vaut évidemment que pour le saint graal que représente l’homme, celui qui nous offrira une vie que l’on doit mériter en étant la plus douce, la plus belle, la plus docile.

La sororité, selon Chloé Delaume, est l’arme ultime pour enfin s’affranchir du sexisme et de cette société patriarcale qui nous divisent, nous écrasent et nous forcent à reste dans de toutes petites cases où nous devons nous adapter. Elle ne nie pas le rôle que les hommes ont et auront dans la fin du sexisme, leur aide essentielle : elle s’adresse simplement à nous, ses sœurs, ses alliées naturelles et éternelles.

À travers des faits, des chiffres clés, des anecdotes pas si anecdotiques que cela, Chloé Delaume résume ce qu’elle décrit comme la quatrième vague féministe, celle du féminisme 2.0, celle du quotidien, de la femme lambda, de ce sexisme ordinaire qui me révulse, qui m’étouffe et me pousse à ouvrir grand ma bouche. Cette quatrième vague féministe, c’est nous, c’est toi, c’est moi, c’est cette sororité qui nous galvanise et nous aide à sortir des carcans ensemble, via internet, les réseaux sociaux, la remise à sa place du collègue misogyne « mais pas trop, j’aime toutes les femmes moi ».

« Apocalypse, au fait, veut dire révélation. Par les fils de la Toile partout elles se dévoilent, et dans quelques automnes leurs filles danseront sur l’eau. »

La force de Chloé Delaume, au-delà de ses convictions, tient aussi dans ses mots, ces mots succulemment acides qu’elle manie avec talent, avec une douceur percutante (j’aime mon oxymore, je l’avoue). Et ce n’est pas pour uniquement le plaisir de l’esprit que sa plume est si belle, c’est aussi pour ce qu’elle réveille, ce qu’elle faire naître chez le lecteur en toute conscience : « J’écris, ce qui signifie que pour moi chaque mot est un pouvoir. Les mots, pas les discours. S’emparer, appliquer des mots au quotidien. La sororité est le mot clé, les citoyennes s’engagent et si la loi ne peut rien, peut-être que des techniques alternatives s’imposent. »
Et si les mots sont importants, c’est aussi parce qu’en France, les femmes ont été bafouées durant des siècles jusque dans le dictionnaire de la langue française : « Liberté, Parité, Sororité, peut-être. Une République française où la langue officielle ne serait plus prisonnière d’un gang de couillidés, une société française où par les femmes, le temps d’une vague, le patriarcat serait aboli et les règles du jeu repensées. » Il s’agit évidemment de la si grande Académie Française, qui a passé des années à supprimer des mots comme « autrice » du dictionnaire pour supprimer de la langue le fait que des femmes osaient écrire des livres. Ces mots qui ont une importance capitale et qui montrent que dans notre langue, les choses déraillent : un cuisinier est un homme dont le métier est de faire la cuisine ; une cuisinière est un objet ou une femme qui fait la cuisine. De quoi pousser à la réflexion (et accessoirement à l’envie de tout casser, parfois).

Mes bien chères sœurs est un livre qui a éclairé ma route de jeune femme féministe de la quatrième vague, celle qui ne passe pas par le militantisme pur et dur mais par un éveil des consciences de son entourage. Oxymore à part entière, ce livre montre la douloureuse réalité de la condition de la femme tout en montrant l’espoir de voir un jour le bout du tunnel. Chloé Delaume est bien plus optimiste que moi sur le sujet et ça fait du bien. C’est agréable parce que ce n’est pas naïf, le mot qui convient à mon sens est « acide ». Une acidité qui pique, qui brûle parfois mais qui est agréable, qui apporte tout de même un peu de plaisir et qui annonce le futur fruit sucré que pourrait être la vie le jour d’après.

Plus les années passent et plus je me sers de mes lectures ainsi que de ce blog pour travailler mes idées, pour façonner mes opinions et pour transmettre mes découvertes sur les sujets qui me touchent. Plus le temps avance et plus mes lectures sont teintées de féminisme, de tolérance et de découverte d’ailleurs. Je ne regrette rien et je prends toujours de plus en plus de plaisir à découvrir, apprendre et partager. C’est grâce à des autrices comme Chloé Delaume que je chemine dans les méandres de ce monde et que je grandis chaque jour. D’ailleurs, depuis que j’ai instauré le tag #autrices sur mes billets, je me rends compte avec fierté que je lis bien plus d’ouvrages écrits par des femmes qu’avant et qu’ils sont désormais majoritaires sur ce blog. C’est ainsi que j’ai l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice tout en m’enrichissant encore et encore.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

mercredi 27 mars 2019

Ni vues ni connues par le Collectif Georgette Sand

Les écrits féministes peuplent de plus en plus ma bibliothèque et j'en suis fière. Que ce soit à travers des essais ou des romans écrits par des femmes, j'ai cette envie grandissant de découvrir chaque jour un peu plus le féminisme actuel comme celui passé, les grands noms de femmes volontairement oubliés par l'histoire, comme les femmes qui oeuvrent dans leur quotidien pour changer ne serait-ce que leur monde. Ce livre fait partie de mon parcours.



Quatrième de Couverture
Connaissez-vous Christine de Pizan, Berty Albrecht ou Rosa Parks ? Saviez-vous que c'est une femme qui, avant Galilée, a affirmé l'existence du système solaire, une autre qui, avant Kandinsky, a inventé l'art abstrait, une troisième qui a théorisé les pulsions de mort avant Freud… ?
En balayant les légendes, en soulevant les tapis, en fouillant les placards, le collectif Georgette Sand donne à voir et à (re)connaître soixante-quinze femmes – aventurières, militantes, artistes, scientifiques… – qui ont marqué l'histoire sans qu'on le sache ou que l'on s'en souvienne.
Grâce à ces portraits, l'invisibilité n'est plus une fatalité et peut même être désamorcée très simplement : pour être reconnues, il faut être connues, et pour être connues, il faut être vues.

« Des portraits drôles, vivants. Ils attisent la curiosité et nous… on tourne les pages sans s'arrêter. Indispensable. »
Cosmopolitan

Préface de Michelle Perrot / Postface de Pénélope Bagieu

Mon avis
Pour une fois, je présente un livre que je n’ai pas terminé. Mais pourquoi donc ? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un recueil de courtes biographies sur des femmes qui auraient du marquer l’histoire. Mais quel est donc le rapport ? Parce que j’ai décidé de lire ces biographies au fil des jours, parfois en ouvrant le livre au hasard, ou en cherchant l’inspiration via des noms que je connais déjà. Je vous ai perdus ? Ce n’est pas grave, allons plus en profondeur dans le sujet.

Le Collectif Georgette Sand, créé en 2013, a marqué les esprits en luttant notamment pour la fin de la taxe rose, cette taxe sur nos protections menstruelles qui ramènent notre capacité à enfanter à une manière de se faire du fric pour l’état. Après tout, en plus d’avoir la capacité de créer de futur consommateur, autant qu’on paye tant que ce n’est pas le cas, on a quand même droit, en théorie, à neuf mois de sursis.
Le collectif, par son nom, soulève même une question intéressante : « Faut-il vraiment s’appeler George pour être pris au sérieux ? », George Sand répondrait d’ailleurs que ça ne suffit pas. Et pour lutter contre l’invisibilisation des femmes, Ni vues ni connues est né. Ce superbe recueil de courtes biographies met sur le devant de la scène des femmes oubliées partiellement ou totalement, des femmes dont le travail a été volé, dont la parole n’a été qu’en partie transmise, dont la réputation a été noircie pour taire leur réelle valeur.

Comme l’explique Michelle Perrot dans la préface, l’histoire raconte le passé mais sous le spectre du récit qui en est fait. Les hommes ont écrit l’histoire, cette histoire faite pourtant par les deux genres. Les constructions sociales poussent les femmes à rester dans l’ombre, dans la pudeur, par choix ou par la force, et l’heure est venue de rendre à César Hypatie ce qui est à Hypatie.

Pour se faire, le Collectif Georgette Sand met à notre disposition 75 biographies de femmes, déjà connues ou bien trop peu. Ces biographies sont souvent une remise à niveau des connaissances que l’on a sur ces femmes, comme celle de George Sand qui rappelle qu’avant d’avoir écrit de beaux romans champêtres, l’autrice a participé activement à la vie politique de la IIe République.

Ces biographies sont donc une petite douceur chargée de militantisme que je souhaite déguster sur la durée, que je désire arpenter lentement chaque jour pour prendre le temps de retenir les noms, de me laisser porter par les recherches que je fais ensuite. Sans avoir terminé ce livre, j’ai eu envie d’en parler, parce que l’introduction et la conclusion suffisent à comprendre son enjeu et que le reste n’est qu’enrichissement. C’est aussi parce que ces connaissances doivent se transmettre et non se perdre dans une petite chronique, dans une lecture dont je risque d’oublier des détails si je l’avale trop vite.

Pour finir, je citerai juste la fin de la postface écrite par Pénélope Bagieu :

« Il suffit d’un nom, d’une femme, une seule fois, pour créer un précédent, un exemple, une autre case que « princesse » à cocher. Et les petites filles ne devraient pas avoir à les dénicher. Voilà pourquoi il faut beaucoup, beaucoup de livres comme celui-ci. »


Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 30 décembre 2018

La fabrique du monstre de Philippe Pujol

Je me rends compte que lorsque je suis touchée par un livre, lorsqu'il fait vibrer mes convictions, mon avis devient plus long, plus personnel, moins tourné vers la chronique littéraire et plus vers l'exercice du partage de l'effet viscéral qu'il a eu sur moi. La fabrique du monstre est de ce livres qui m'ont touchée et qui m'ont marquée d'une façon telle que, même des mois après, je suis capable de disserter dessus sans m'arrêter.



Quatrième de Couverture
Philippe Pujol, prix Albert-Londres 2014, s’est fondu pendant dix ans dans le quartier le plus pauvre d’Europe, à Marseille.
Il sait fabriquer du cannabis coupé à l’huile de vidange. Il pénètre les HLM immondes, dégradés à dessein, où se pratique un culturisme stéroïdé, et repère les gosses guetteurs ou les nourrices planquées. Il se penche avec les flics de la BAC Nord, désabusés, sur les cadavres de minots de 20 ans assassinés, une Rolex à 5 000 euros au bras. Il écoute les plaintes des mères qui noient leur temps dans l’alcool et les médicaments.
Depuis 2004, il est l’un des rares à faire corps avec cette inhumanité-là. En toile de fond de cette grande misère, il décortique le système qui gangrène la région PACA : grand banditisme, corruption, clientélisme, conflits d’intérêts autant de facteurs qui d’année en année, contribuent à fabriquer ce monstre.

Mon avis
Mon livre contient encore quelques grains de sable récoltés involontairement au cœur des calanques où j’ai lu ce livre avec avidité cet été, savourant mes derniers moments marseillais tout en me plongeant dans le chaos qui anime cette ville que j’ai aimé fort pendant trois ans.

Philippe Pujol est ce qu’on peut appeler un spécialiste des quartiers nords de Marseille, ces quartiers utilisés par la presse nationale pour faire frémir les gens et leur faire croire que Marseille est une ville dangereuse, sournoise, vulgaire aussi. Philippe Pujol est de ces personnes qui vont au fond des choses, qui creusent pour montrer l’envers du décor et, surtout, ceux qui actionnent les ficelles auxquelles sont pendues les marionnettes misent sur le devant de la scène.

Marseille, c’est une ville vivante, une ville chantante, où la Bonne-Mère surplombe tout le monde, les forts comme les faibles, les voyous étiquetés comme ceux couverts de paillettes et de vernis. La Bonne-Mère les protège tous sans distinction, s’élevant au-dessus de chacun. Même moi, en tant qu’athée, j’aimais chercher Notre-Dame de la Garde dès que je posais le pied à Marseille, comme un petit rituel rassurant, et je souriais à chaque fois que je la regardais, même quand ça n’allait pas.
Et la Bonne-Mère est bien la seule des sommets à exercer sa bienveillance sur les Marseillais. C’est là tout le tragique de cette ville.

En commençant par nous décrire la misère des quartiers nords, Philippe Pujol creuse doucement la surface. On rencontre des gens qui cherchent à survivre, des anciens qui ne reconnaissent plus les méthodes violentes des voleurs d’aujourd’hui, des jeunes qui n’ont pas d’autre choix que d’entrer dans les réseaux de deal pour être, ironiquement, « tranquilles », des parents qui ont perdu la chair de leur chair dans une guerre de territoire où l’herbe et la résine côtoient sans problème poudres et produits plus liquides. Quand le jeune dealer amasse de quoi se payer le dernier Iphone, persuadé d’atteindre le sommet, il ne voit pas que le haut de la pyramide s’achète un nouveau palace dans un pays où il ne mettra jamais les pieds. Parce que c’est ça, Marseille. Ce n’est pas le petit dealer qui cultive son herbe dans son jardin et qui vend son surplus, c’est le gros magnat, comparable à un actionnaire du CAC40 qui possède tellement d’employés qu’il pourrait faire pâlir les plus grosses boîtes du pays grâce à son bénéfice net. Et ces têtes de file, personne ne les connait. Une chose est sûre, elles ne sont pas dans les quartiers et leurs hauts-gradés fidèles donnent déjà un aperçu de l’argent que génère la drogue. Il y a trente ans déjà, les enquêtes de police sur les réseaux de drogue étaient stoppées net dès que ça commençait à remonter dans les sphères de l’état, dès que ça passait la limite (cette source m’est personnelle, à vous de me croire ou non).
Ces Marseillais parqués dans les quartiers nords, à qui l’on offre que de fausses solutions pour s’en sortir permettent à ceux qui s’en mettent plein les poches d’obtenir ce qu’ils veulent : les soulèvements, les violences, les casseurs… Il faut de bons pions pour leur monter la tête et leur dire « regardez, ils vont nous prendre le peu que nous avons, il faut aller casser ici, ne les laissez pas faire ». Et le lendemain, ces mêmes personnes se pointent et demandent : « Avez-vous besoin d’un service de sécurité privé pour éviter qu’on ne vienne encore visiter votre chantier ? J’en possède un, c’est bien pratique. » Marseille, c’est comme ailleurs : on se sert de la misère du monde pour parvenir à ses fins.

Puis, ensuite, au milieu du carnage que les fondations de la pyramide subissent pour enrichir des gens qu’ils ne connaissent pas, comme dans le monde de la légalité finalement, Philippe Pujol creuse un peu plus et nous montre jusqu’où la gangrène s’est frayée un chemin : dans chaque administration, dans chaque arrondissement, dans chaque mairie. Comme dans une guerre, les soldats, ces revendeurs des quartiers nords, sont la chair à canon et les figures publiques qui dénoncent à tour de bras cette violence sont finalement tout autant impliquées dans la guerre, mais jouant de loin, déplaçant simplement des pions sur une carte.

Il creuse Philippe Pujol, encore et encore, en nous décrivant le monde politique de Marseille pourri jusqu’à la moelle, où même les élus issus des plus basses classes sociales en viennent à oublier leurs origines pour vivre dans ces tours d’ivoire qu’on leur propose. Et si possible, avec piscine au bord de la Corniche, évidemment. Ce monde politique où d’anciens du FN peuvent gentiment se revendiquer du PS tout en organisant encore des petites sauteries avec les copains aux idées flirtant avec le nazisme (et ce n’est qu’un euphémisme), ce monde politique où il faut laisser les quartiers populaires tomber en ruines pour ensuite tout raser et reconstruire pour une population bourgeoise qui dénature peu à peu l’âme de Marseille.

C’est là qu’on peut mesurer l’ampleur de la situation, surtout récemment avec la tragédie de la rue d’Aubagne, où des morts ne font que rendre les Marseillais plus engagés encore face à un maire qui continue de fermer les portes de la discussion et de l’élan solidaire. On laisse le centre s’enliser dans l’espoir de virer les gens pour cause d’insalubrité et accueillir ensuite des immeubles de standing. On regrette d’avoir laissé les épiceries et les kebabs s’installer sur la Canebière parce que, bon, maintenant, il faudrait quand même que les touristes y trouvent le luxe à la hauteur de leurs moyens. Merci Gaudin.

Marseille est une ville de la diversité, de l’entraide, du militantisme, de la tolérance et c’est tout ce qu’on ne montre jamais à la télévision. Il faut avoir passé du temps dans les rues de la ville, dans ses quartiers chaleureux pour le savoir, il faut avoir croisé la route de vrais Marseillais qui ne quitteraient jamais leur belle ville, de ces non-Marseillais qui ont décidé d’y faire leur vie après en être tombés amoureux. De ces gens de passage, comme moi, qui en gardent un souvenir merveilleux, qui sont passés du scepticisme à l’amour total pour une ville chargée d’histoire et de joie de vivre. Mais cette joie de vivre ne peut perdurer que si l’on y laisse les gens vivre.

Il aura fallu que je sois sur le départ pour enfin découvrir la plume de Philippe Pujol et je ne regrette rien, si ce n’est que je vais devoir acheter ses autres ouvrages tellement ce qu’il propose me transporte. Prise aux tripes, je n’ai pas réussi à lâcher ce livre avant la fin et j’y ai retrouvé des « faits divers » lus à l’époque dans les journaux mais, cette fois, chargés de l’histoire de fond et de la réalité du fatalisme vécu par les habitants des quartiers, nords ou centre finalement.

Découvrez Marseille, aimez-la ou détestez-la, mais plongez dans son histoire à travers le travail de Philippe Pujol. Vous perdrez peut-être un peu de votre foi en l’humanité d’un côté mais vous y gagnerez paradoxalement un peu de tolérance et une envie de changer les choses. Vous comprendrez un peu mieux cette Marseille militante qu’on ne montre que trop peu sur les chaînes nationales, de peur que cette solidarité et cet engagement se propagent partout en France.

« La violence, la drogue, l’affairisme, les magouilles, la corruption, le béton, l’élection, le racisme… Pour la France, et d’autres pays qui s’intéressent à nous, Marseille est une aventure à elle seule, sans avoir besoin de voyager. Elle constitue aussi une sorte de soupape de sûreté pour libérer la pression trop forte des problèmes refoulés dans l’Hexagone.
Comme si elle était seule, comme si elle était l’exception, comme s’il fallait accepter, fataliste, la figure du monstre.
« C’est pas pareil, c’est Marseille. »
Pourtant, non. La plus jolie ville de France ne cache pas ses blessures. Elle est sincère. C’est tout.
Cette ville n’est tout simplement que l’illustration visible des malfaçons de la République française.
»

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 16 décembre 2018

Réflexions sur le procès de la reine de Madame de Staël

J’ai beaucoup entendu parler de Madame de Staël comme l’une des pionnières du féminisme et je n’ai pas hésité à acheter ce livre, publié aux éditions Mercure de France. La collection petit mercure est d’ailleurs très intéressante puis qu’elle met en lumière des textes courts, souvent inédits et choisis par des spécialistes. Ici, c’est Chantal Thomas, chercheuse au CNRS, qui a choisi Réflexions sur le procès de la reine.



Quatrième de Couverture
Coquette, frivole, dépensière, mauvaise épouse, mauvaise mère, perverse, cruelle, sanguinaire, Marie-Antoinette, l'«Architigresse d'Autriche», responsable de tous les maux du royaume, doit mourir. Réflexions sur le procès de la reine, publié en août 1793, tente de mettre un frein à la folle logique de ces calomnies. Ce texte témoigne d'une prise de conscience féministe au nom du pur scandale de l'injustice.

Mon avis
Publié en août 1793, ce texte de Madame de Staël a pour but de défendre Marie-Antoinette, qui est la cible de toute la haine que le peuple a besoin d’exprimer envers la royauté qu’il a fait tomber à terre. Troublée puis révoltée par les accusations injustes envers Marie-Antoinette, Madame de Staël a voulu, anonymement, rappeler qui était réellement la reine, comment elle avait été accueillie et en quoi la juger pour le fait d’être une femme placée au sommet via un mariage de raison était injuste. Ce texte, dont elle a été rapidement identifiée comme l’autrice, a rapidement été décrié : après tout, Madame de Staël n’était-elle pas de ces privilégiés contre qui le peuple se battait ?

Le texte est chargé d’émotion, on sent le désarroi de l’autrice, sa volonté de bien faire, de demander la clémence et le recul face à une femme qui a toujours fait ce qu’on attendait d’elle. Madame de Staël en appelle à la raison des accusateurs tout en jouant avec la pitié. Et là, elle m’a perdue. Je m’attendais à une défense réellement féministe, j’ai surtout vu un appel à l’indulgence pour une femme qui avait des enfants, et aussi une tentative de manipulation. Madame de Staël explique aux détracteurs que condamner la reine risquerait de révolter le peuple qui considérerait cet acte comme cruel. Elle leur demande d’être raisonnable, compréhensif et de ne pas verser dans la cruauté inutile.

Finalement, j’ai lu ce texte en attendant un féminisme tel que celui de notre époque et j’ai été assez déçue de ce que j’ai découvert. Oui, c’est une forme de féminisme, mais un féminisme encore enrobé dans un trop plein d’oppression dû à l’époque. Marie-Antoinette est réduite à son rôle de femme, de mère et, en même temps, qu’est-ce que Madame de Staël pouvait faire de plus ? C’était déjà une belle avancée à l’époque de voir une femme écrire et prendre part aux idées politiques de son temps. Un texte qui reste à lire pour voir le chemin que l’on a parcouru et celui, bien trop long, qui nous reste à tracer.

Il ne me reste qu’à découvrir la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d’Olympe de Gouges datant de cette même période de notre Histoire.

« Ah ! Si vous craignez la reine parce qu’on l’aime davantage, c’est elle cependant dont la liberté, dont le séjour hors de France vous serait le moins redoutable ; il est des obstacles qui peuvent irriter l’ambition, mais les malheurs que Marie-Antoinette a éprouvés détrompent des hommes et de la vie ; au sortir du tombeau l’on n’aspire pas au trône, et de si longues infortunes ôtent presque jusqu’au besoin du bonheur. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 8 décembre 2018

Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie

Je suis tombée amoureuse de la plume de Chimamanda Adichie lorsque je me suis plongée dans Americanah pour la LC sur Accros & Mordus de Lecture et c’est avec passion que j’ai lu Nous sommes tous des féministes dont j’avais beaucoup entendu parler et que j’ai ouvert le jour de la lutte internationale pour la fin des violences envers les femmes. J’aime me mettre dans l’ambiance.



Quatrième de Couverture
« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. Et voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Chimamanda Ngozi Adichie aborde le sujet controversé du féminisme avec lucidité, éloquence et humour.

Mon avis
Nous sommes tous des féministes est la première partie du bouquin, une transposition d’une conférence TED que Chimamanda Adichie a donné en 2012. À travers son expérience de jeune femme noire, Nigériane et indépendante, elle décrit la condition de la femme, les réactions des gens autour d’elle et les idées reçues qu’il est important de déconstruire.

Il m’est difficile d’écrire une chronique détaillée sur cet essai tant j’ai surtout en tête les mots de l’autrice et où les paraphraser me semble inutile. Je préfère donc citer quelques passages (j’avoue avoir envie de tout citer) pour mettre en lumière cette voix qui me fascine.

« Nous apprenons aux femmes que, dans le couple, c’est plutôt à elles de faire des concessions.
Nous apprenons à nos filles à considérer les autres filles comme des concurrentes, non dans le travail ou pour se réaliser – ce qui serait une bonne chose à mon avis – mais pour susciter l’intérêt des hommes.
Nous apprenons à nos filles que leur sexualité n’est pas comparable à celle des garçons. Si nous avons des fils, nous ne nous formalisons pas de les entendre évoquer leurs petites amies. Mais les petits amis de nos filles, Dieu nous garde ! (Ce qui ne nous empêche pas d’attendre d’elles qu’elles ramènent, le moment venu, un mari idéal à la maison.)
Nous contrôlons nos filles. Nous portons aux nues leur virginité, mais nous ne portons pas aux nues celles des garçons (comment est-ce censé fonctionner, je me le demande, vu que la perte de virginité implique deux êtres de sexe opposé).
»
(Je rappelle qu’il s’agit là d’un passage traitant de la différence homme/femme dans le cas d’une relation hétérosexuelle.)

Cette citation me parle, elle rappelle le sexisme ordinaire, qui vaut tant pour les femmes que pour les hommes, qui oppose la femme virginale à l’homme viril. Ces cases dans lesquelles on nous met uniquement à cause de notre genre, de si l’on naît avec deux XX ou le duo XY.
Et ce rappel à la concurrence, tellement vrai, tellement triste aussi. Cette phrase qui met en évidence la réalité de notre société, en France comme ailleurs, comme au Nigéria : les femmes sont vouées à s’affronter pour les hommes. Il y a ces femmes qui misent tout sur le physique pour être éphémère dans la vie des hommes, et celles qui restent naturelles pour devenir la bonne, l’élue ensuite, une fois que les hommes ont fini de s’amuser et sont prêts à se ranger. L’inverse n’est jamais vrai dans la tête des gens qui pensent ainsi, ces gens qui ne se rendent même pas compte de l’horreur de ces propos, de cette façon de voir les choses.
C’est aussi en ça que le féminisme est important, parce qu’il nous aide, nous, les femmes, à nous soutenir et pas à nous opposer, il nous pousse à nous propulser vers le haut et pas à essayer de nous faire tomber de cette échelle de l’égalité que nous cherchons à gravir depuis la nuit des temps.

« Certains me demandent : « Pourquoi employer le mot féministe ? Pourquoi ne pas vous contenter de dire que vous croyez profondément aux droits de l’homme, ou quelque chose comme ça ? » Parce que ce serait malhonnête. Le féminisme fait à l’évidence partie intégrante des droits de l’homme, mais se limiter à cette vague expression des droits de l’homme serait nier le problème particulier du genre. Ce serait une manière d’affirmer que les femmes n’ont pas souffert d’exclusion pendant des siècles. Ce serait mettre en doute le fait que ce problème ne concerne que les femmes. Qu’il ne s’agit pas de la condition humaine mais de la condition féminine. Durant des siècles, on a séparé les êtres humains en deux groupes, dont l’un a subi l’exclusion et l’oppression. La solution à ce problème doit en tenir compte, ce n’est que justice. »

C’est comme dire que les choses sont mieux aujourd’hui qu’avant. C’est vrai mais cela n’empêche pas le problème d’exister encore. Je ne compte plus les gens de mon entourage, beaucoup d’hommes mais aussi des femmes, qui me viennent me dire en quoi le « féminisme » les dérange. Ils passent du temps à justifier le fait qu’ils ne sont pas contre les droits des femmes mais que, pour eux, le terme « féminisme » sonne comme un acte de guerre, comme une façon de venir taper sur les hommes pour de faire une place. Ce n’est pas taper sur les hommes que de demander d’être sur le haut de l’échelle, à leurs côtés. On ne leur demande pas de sauter pour nous laisser la place mais de se décaler pour la partager. Et se décaler, ça, ils ne comprennent pas, ils ne comprennent pas parce qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils prennent toute la place alors qu’il y en a assez pour deux : on ne leur a pas appris à prendre une seule place dans un espace où il y en a pour deux. Et c’est là le cœur du problème, chose que Chimamanda Adichie soulève en parlant d’éducation, en rappelant qu’il faut apprendre aux garçons comme aux filles ce qu’est l’égalité et pourquoi il n’y a pas de différence de traitement à avoir.

« Okoloma avait raison de me qualifier de féministe ce jour-là, il y a bien longtemps. Je suis une féministe.
Et quand il y a tant d’années, j’avais cherché le sens du mot dans le dictionnaire, j’avais lu :
Féministe : une personne qui croit à l’égalité sociale, politique et économique des sexes.
D’après ce qu’on m’a raconté sur elle, mon arrière-grand-mère était féministe. Elle s’est enfuie de la maison de l’homme qu’elle ne voulait pas épouser et a épousé l’homme de son choix. Elle ne se laissait pas faire, elle protestait et élevait la voix si elle avait l’impression d’être spoliée au prétexte qu’elle était une femme. Ce n’est pas parce qu’elle ignorait le terme
féministe qu’elle ne l’était pas. La plupart d’entre nous devrait revendiquer ce mot. »

Et c’est pourquoi nous sommes tous des féministes. C’est aussi pourquoi il faut arrêter de croire que ce mot est une agression, arrêter de lui attribuer une connotation péjorative. Le féminisme est important, il est nécessaire et le sera tant que le sexisme perdurera. Il n’est pas là pour écraser les hommes, il est là pour mettre chacun sur un pied d’égalité. Il ne s’adresse pas qu’aux femmes mais à nous tous, quel que soit le genre que l’on se définit ou non, quelle que soit, ou ne soit pas, notre sexualité. Origines, niveau social, idées… Rien ne devrait s’opposer à nos choix sous prétexte que notre genre ne rentre pas dans une case définie par une société obsolète.

Le livre contient aussi un texte, Les Marieuses, traitant du mariage arrangée entre une Nigériane et un Nigérian vivant aux États-Unis. Chimamanda y décrit le fait que cette femme a de la « chance » d’avoir trouvé un bon parti, de la « chance » de pouvoir partir aux USA et qu’elle ne devrait pas faire la fine bouche sur le caractère de son mari, son passé ou ses conditions. Je ne vais pas m’étendre sur ce texte parce que c’est vraiment le premier que j’ai envie de mettre en lumière mais, comme toujours, l’autrice a su mettre le doigt sur les mots qui dérangent, les réflexions plus violentes que ce qu’on pense, les actes plus mesquins que ce qu’ils essaient de faire croire qu’ils sont.

Encore une fois, je ne peux que louer l’engagement de Chimamanda Ngozi Adichie et son témoignage. Que ce soit à travers le féminisme ou ses prises de parole sur la nécessité d’écouter chaque voix, elle me transporte à chaque fois et me pousse à écouter, à apprendre des autres. Elle me donne envie de transmettre tous ces témoignages qui sont importants, qui donnent enfin la parole à ces personnes qu’on a trop souvent fait taire.

Conférence "The danger of a single story" pour les curieux (et il faut être curieux, cliquez) !

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

samedi 7 avril 2018

Amélia : Une vie, deux guerres de Manuel Santos et Pascale Malevergne

Ce livre, je l’ai acheté pour son histoire et parce qu’il a été publié par une petite maison d’édition de Perpignan qui transmet l’histoire et la littérature pyrénéenne, française et espagnole : Mare nostrum éditions.



Quatrième de Couverture
Amélia Santos est née en 1918 dans une famille espagnole de paysans pauvres. Sa jeune vie d’adulte débute avec la terrible guerre d’Espagne. C’est dans la clandestinité qu’elle quitte ensuite la Catalogne avec son fils âgé de six mois pour rejoindre son mari, soldat républicain réfugié en France. Elle est loin d’imaginer les épreuves qui l’attendent alors : arrestation au Perthus, camps d’internement de Saint-Cyprien et de Rivesaltes, évasion, Deuxième Guerre mondiale… Ce récit est un hommage que son fils, Manuel, lui rend peu après sa disparition en 2012, pour saluer la volonté de cette femme-courage marquée par l’histoire tragique du XXe siècle.

Mon avis
Amélia : Une vie, deux guerres est un hommage rendu par Manuel Santos à sa mère, une femme qui a tout quitté pour retrouver son mari, réfugié en France, alors que la guerre civile espagnole écrasait chaque jour un peu plus les républicains.

Amélia est une jeune femme au caractère fort et au courage sans borne. Sachant pertinemment que son statut de femme d’ennemi du régime franquiste risquait de mettre à mal sa famille, elle a décidé de traverser illégalement la frontière, passant par les Pyrénées avec son bébé dans les bras. La France, c’est l’espoir de liberté, l’espoir de reprise de forces pour les Républicains acculés de toute part. Mais dans un contexte tendu, la France devient une deuxième prison pour ces Espagnols qui fuient leur pays et sont envoyés dans les camps des bords de mer.

Comme tant d’autres, Amélia a dû se battre pour s’échapper d’Espagne puis pour survivre dans ces camps où les rations étaient précaires, où les constructions sommaires résistaient mal au vent qui balayait les plages catalanes françaises. Aidée par les amis qu’elle s’est fait là-bas, elle réussit à s’enfuir et fait un autre voyage pour enfin retrouver son mari, envoyé dans les mines. Ensemble, ils déménagent encore, au grè du travail, des endroits où la main d’œuvre espagnole est utile. Ils se construisent une vie, s’intègrent…

Puis la Seconde Guerre Mondiale s’installe et la méfiance envers l’autre revient, les Espagnols ayant fui Franco sont vus comme des communistes, un autre ennemi parmi d’autres. Les étrangers sont toujours les premiers stigmatisés, les premiers sur qui l’on reporte la faute.

Amélia : Une vie, deux guerres n’est pas un livre que j’ai lu pour sa qualité littéraire mais pour son contenu. C’est un court témoignage, peu approfondi mais qui suffit à se rappeler du passé, à comprendre comment les Espagnols ont lutté pour se faire une place dans une Europe dont le déchirement n’a cessé de prendre de l’ampleur. Toutes ces guerres qui ont marqué le XXè siècle ont façonné le monde mais, surtout, ont montré l’horreur humaine d’un côté, la solidarité qui faisait contre poids d’un autre.
J’aurais aimé que le récit soit plus fouillé, que les détails soient plus nombreux aussi et que les événements s’enchainent moins vite mais le fils d’Amélia a sûrement conté ce qu’il savait, ce qu’il avait réussi à glaner dans la mémoire de sa mère. La Seconde Guerre Mondiale est aussi trop peu abordée à mon goût mais, finalement, toute l’ambiance sombre, la méfiance la dureté de la vie y font déjà écho.

Française, mais surtout Méditerranéenne, je suis descendante de ces Espagnols qui ont bougé d’un pays à l’autre pendant des années, de ces Français qui les ont accueillis plus ou moins bien. Cette histoire, c’est celle de la plupart des habitants de ma région d’origine et c’est pour ça que j’ai voulu lire ce livre, pour en apprendre plus.

Ce n’est pas le témoignage qui apportera le plus d’éclaircissement sur l’Histoire mais ça reste une tranche de vie touchante, l’histoire vraie d’une femme qui s’est battue pour faire vivre sa famille. Un témoignage pour ne pas oublier, jamais, parce qu’oublier, c’est prendre le risque de reproduire les mêmes erreurs.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

mardi 6 mars 2018

Les Passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui

Je suis, comme toujours, en retard sur mes chroniques mais certains livres comme celui-là méritent un article donc je replonge au coeur de mes souvenirs ! Les Passeurs de livres de Daraya m'a bien trop bouleversée l'an dernier pour que je n'en parle pas ici ♥



Quatrième de Couverture
De 2012 à 2016, la banlieue rebelle de Daraya a subi un siège implacable imposé par Damas. Quatre années de descente aux enfers, rythmées par les bombardements au baril d’explosifs, les attaques au gaz chimique, la soumission par la faim. Face à la violence du régime de Bachar al-Assad, une quarantaine de jeunes révolutionnaires syriens a fait le pari insolite d’exhumer des milliers d’ouvrages ensevelis sous les ruines pour les rassembler dans une bibliothèque clandestine, calfeutrée dans un sous-sol de la ville.

Leur résistance par les livres est une allégorie : celle du refus absolu de toute forme de domination politique ou religieuse. Elle incarne cette troisième voix, entre Damas et Daech, née des manifestations pacifiques du début du soulèvement anti-Assad de 2011, que la guerre menace aujourd'hui d'étouffer. Ce récit, fruit d'une correspondance menée par Skype entre une journaliste française et ces activistes insoumis, est un hymne à la liberté individuelle, à la tolérance et au pouvoir de la littérature.

Mon avis
Daraya, ville assiégée aux portes de Damas, subit les attaques du régime syrien durant quatre longues années. Historiquement vue comme une ville se soulevant contre l’oppression, la pression mise sur la ville par le régime sert d’exemple. Une rumeur circule selon laquelle la ville serait dotée d’une bibliothèque secrète, d’un lieu où la résistance se fait d’abord par l’esprit. C’est en entrant en contact avec les habitants de Daraya que Delphine Minoui nous entraine dans la réalité de la guerre en Syrie, dans la lutte pour la survie et, surtout l’évasion de l’esprit.

Au fil des pages, on pénètre dans le quotidien bouleversant des habitants de Daraya qui, au fil des bombardements, tentent de sauver les livres des bibliothèques des maisons détruites. Soucieux de peut-être restituer un jour les ouvrages à leurs propriétaires, les livres sont tous identifiés et stockés dans le sous-sol d’un immeuble qui devient un lieu hors du temps pour les habitants. Certains y apprennent l’anglais pour lire de nouveaux livres, d’autres se forment à la philosophie pour rêver à un monde meilleur… Et, au milieu de cet espoir fait de mots le quotidien foudroyant refait toujours son apparition, rappelant à tous que la Syrie est tiraillée par un conflit intestinal.

Sans réellement prendre parti, Delphine Minoui nous offre un nouveau regard sur le conflit syrien, une toute autre vérité que celle diffusée par le régime ou encore les journalistes télé. On y découvre la complexité de ce conflit qui n’a pas que deux camps mais où plusieurs idéaux luttent, prenant dans leur étreinte violente de nombreux civils en otage.

Les Passeurs de livres de Daraya est une ode à l’Humanité, rappelant que se raccrocher à un pillier, ici la littérature, permet d’affronter la réalité aussi terrible soit-elle. Ce livre m’a énormément fait relativiser sur mon quotidien et m’a rapprochée plus encore des livres qui sont un moyen de lier les êtres humains entre eux, à travers des lignes communes tracées sur du papier mais qui s’impriment dans l’âme à jamais.

« Bachar al-Assad avait fait le pari de les enterrer tous vivants. D’ensevelir la ville, ses derniers habitants. Ses maisons. Ses arbres. Ses raisins. Ses livres.
Des ruines, il repousserait une forteresse de papier.
La bibliothèque secrète de Daraya. »

« Nous sommes tellement désolés pour ce qui vient de se passer en France.
À Daraya, nous sommes à vos côtés contre le terrorisme. Si nos souffrances n’étaient pas aussi profondes et si les bombardements étaient moins intenses, nous aurions allumé des bougies en signe de solidarité, mais malheureusement nous ne pouvons pas faire grand-chose.
J’espère que vous allez bien et que, là où vous vous trouvez, vous n’êtes pas en danger. Sachez combien nous sommes navrés. Nous vous présentons nos condoléances, à vous et à toute la population française.
Nous savons que, si le terrorisme a malheureusement endeuillé la France, c’est parce qu’elle appuie notre combat pour la liberté.
Nous sommes tellement reconnaissants envers le soutien des Français.
Merci du fond du cœur.


Qui ne serait pas ému à la lecture d’une telle lettre ? Ahmad vit sous une pluie de bombes. Il a perdu tant d’amis, n’a pas vu sa famille depuis quatre ans. À Daraya, son quotidien est une montagne d’urgences. Il a pourtant pris le temps de rédiger ce message, de partager sa compassion.
Un terroriste ne s’excuse pas.
Un terroriste ne pleure pas les morts.
Un terroriste ne cite pas Amélie Poulain et Victor Hugo. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture