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Rambalh, c'est un pot pourri de mes lectures, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog. Il est surtout né de mon besoin de garder une trace de mes lectures. Retrouvez-moi aussi sur Accros & Mordus de Lecture.

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vendredi 1 mai 2020

Murmures à la jeunesse de Christiane Taubira

J’ai toujours été admirative de la façon dont s’exprime Christiane Taubira et de ses références littéraires, tout comme de sa culture. Au-delà de la femme politique, c’est l’oratrice et la femme de lettres qui a toujours su capter mon attention dans ses discours. Je m’étais dit qu’il fallait que je lise ses écrits et j’ai commencé par Murmures à la jeunesse, acheté il y a plusieurs mois déjà à la librairie chère à mon cœur Fiers de Lettres.



Quatrième de Couverture
« Attentats, lutte antiterroriste, état d’urgence… comment, dans ce contexte, préserver les valeurs qui sont le socle de la République ?
Déchéance de nationalité : peut-être est-ce faire trop de bruit pour peu de chose ? Peut-être serait-il plus raisonnable de laisser passer ?
Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience.
» Ch. T.

Christiane Taubira revient sur les tragiques événements de 2015, raconte comment ils ont été vécus au sommet de l’État, quelles sont les forces obscures qui structurent ce nouveau terrorisme, comment on embrigade de jeunes Français pour les transformer en tueurs…
Mais la République possède en elle-même la puissance de riposte nécessaire, une riposte qui ne requiert aucun reniement si elle s’inspire de l’histoire de ses combats. L’auteure appelle les citoyens à trouver dans la culture et la beauté les raisons de défendre avec la plus farouche détermination les valeurs de notre société. Par ces temps troubles et incertains, les paroles de Christiane Taubira élèvent le débat et redonnent espoir à la jeunesse.

Paroles d’une femme de conviction, paroles d’une femme libre.

Mon avis
Murmures à la jeunesse est un essai publié par Christiane Taubira juste après sa démission du gouvernement en 2016 mais dont l’écriture a été achevée quelques jours avant. Dans une préface rajoutée en décembre de la même année, elle explique les raisons de sa démission. On comprend alors le facteur déclencheur de son départ : la déchéance de nationalité. Y sont évidemment abordés les tragiques événements de 2015, des attentats de Charlie Hebdo à ceux du 13 novembre puisqu’ils ont été à la source des débats et dissonances concernant la question de la nationalité.

Cet essai est clairement politique mais ce n’est pas pour cela qu’il doit être lu. Christiane Taubira y détaille sa position sur la déchéance de la nationalité, les mauvaises raisons qui ont amené ce débat sur la table, son inutilité dans la pratique et les stigmatisations qui en auraient découlé en cas d’ajout à la Constitution.

Pour petit historique, la déchéance de nationalité s’est invitée sur le devant de la scène lors de la montée du terrorisme et des attaques perpétrées en France. Le projet consistait à permettre à l’État français de retirer la nationalité française aux binationaux condamnés pour terrorisme (oui, c’est très résumé, mais c’est surtout ainsi qu’on nous l’a présenté, nous le grand public citoyen). Pourquoi uniquement les binationaux ? Parce que la France n’était pas prête à jouer contre la convention internationale signée en 1961 sur la limitation des cas apatrides (donc sans aucune nationalité), signée mais pas ratifiée ceci dit. Ainsi, en ne concernant que les binationaux, la France se protégerait et permettrait aux personnes concernées d’avoir une solution de repli.

Christiane Taubira démontre les failles de ce projet et ses effets pervers. La situation en 2015 et début 2016 laissait une France traumatisée, blessée et ayant un besoin de Justice. Une Justice bien compliquée à appliquer quand quasiment tous les terroristes sont déjà morts aux yeux des Français. Alors, pour apaiser le peuple et donner un sentiment d’action, la déchéance de nationalité est mise sur la table. Seulement, que signifie la déchéance de nationalité pour une personne qui porte allégeance à un état terroriste auto-proclamé, qui meurt pour une cause contraire à tout ce que représente la France ? Rien du tout. Ce projet n’aurait donc eu pour but que de satisfaire les citoyens français en quête de Justice. Mais les terroristes arrêtés ? La déchéance n’aurait sûrement pu être applicable que tard, des années après les faits, laissant alors largement le temps aux États concernés par ces personnes binationales de les déchoir avant la France de leur nationalité : plus d’application pour la France ensuite.
Par contre, l’inefficacité de cette mesure pour faire Justice aurait eu un effet pervers sur les citoyens binationaux : leur expliquer que le simple fait d’avoir deux nationalités mettait une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, qu’être citoyens de deux États faisait d’eux les seules personnes en France à pouvoir être déchus de leur nationalité française. Sympa, pas vrai ? Une inégalité que Christiane Taubira ne pouvait accepter.

« Quand à rompre l’inégalité et étendre aux non-binationaux, l’effet en serait plus directement de fabriquer des apatrides. Et il y aurait là l’illustration de la différence entre l’égalitarisme et l’égalité. Là où l’égalité élève en élargissant à tous des droits et des libertés réservés à certains, l’égalitarisme nivelle, par le bas et par le pire. » p38

Murmures à la jeunesse permet donc à Christiane Taubira de mettre à plat ses positions, ses convictions et de transmettre avec des mots poignants tout ce qui a fait qu’elle ne pouvait que démissionner pour être en accord avec elle-même. Ce texte est politique, il étaye quelques arguments contre la déchéance de nationalité mais il est surtout écrit avec un talent certain. Au-delà des idées, c’est pour la plume de Christiane Taubira qu’il est à lire, pour les mots qui génèrent des émotions fortes. Si les idées sont importantes, c’est bien plus pour la façon dont elles sont exposées que j’ai absorbé chaque page avec délectation. Je suis persuadée que le projet sur la déchéance de nationalité était bien plus complexe que ce que décrit Christiane Taubira dans son essai mais ce n’est pas grave, parce que c’est le travail littéraire qui m’intéressait le plus. C’est d’ailleurs ce qui risque de vous rebuter si vous cherchez quelque chose de précis sur le sujet : Christiane Taubira enrobe énormément son propos sous des couches de références littéraires, philosophiques. C’est pile ce que je recherchais, même si replonger dans cette page de notre histoire n’a pas été des plus simples.

Murmures à la jeunesse pousse à la réflexion mais est aussi une main tendue, une invitation à apprendre et à comprendre, une passerelle érigée pour nous permettre à nous, nouvelle génération, de faire le lien entre nos aînés mais aussi nos aïeux et de prendre part à façonner le monde de demain. C’est avec notre passé que nous devons avancer vers notre futur, quel qu’il soit.

« Lorsque le peuple doute de lui-même, il devient salutaire de lui rappeler ce qu’il a pu dire, y compris de contraire à ses principes et ses mœurs, ce qu’il a su faire, y compris dans l’adversité la plus rude. Il est bon de rappeler qu’il s’est trouvé des citoyens pour se livrer à la délation. Ces faits d’histoire ne doivent pas devenir de vieux démons, mais ils invitent à une prudence protectrice. L’histoire nous réserve parfois de ces feintes qui dénaturent profondément une intention de puissance publique. » p62

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 10 juin 2019

Mes bien chères soeurs de Chloé Delaume

Mes bien chères sœurs est un livre qui a capté mon attention lors de ma toute première visite à Fiers de Lettres, librairie indépendante de Montpellier à la sélection merveilleuse. J’ai résisté et, quelques jours après, Chloé Delaume est passée dans La Grande Librairie… Quelques jours après j’ai craqué sans l’ombre d’un remord. J’ai lu ce livre d’une traite juste avant de rencontrer l’autrice lors de la Comédie du Livre de Montpellier, une rencontre vraiment agréable, tout autant que cette lecture.



Quatrième de Couverture
« Ceci est une adresse. Aux femmes en général, autant qu'à leurs alliés. Je vous écris d'où je peux. Le privé est politique, l'intime littérature. »
En France, la quatrième vague féministe a fait son entrée : non plus des militantes, mais des femmes ordinaires. Qui remettent en cause les us et les coutumes du pays de la gaudriole, où une femme sur dix est violée au cours de sa vie, et où tous les trois jours une femme est assassinée par son conjoint.
Dans ce court texte incisif qui prône la sororité comme outil de puissance virale, Chloé Delaume aborde la question du renouvellement du féminisme, de l'extinction en cours du patriarcat, de ce qu'il se passe, et peut se passer, depuis le mouvement #metoo.

Mon avis
Mes bien chères sœurs est un essai où Chloé Delaume établit le constat d’une société française en pleine transition vis-à-vis du patriarcat et du sexisme : « Le patriarcat bande mou. Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et symptômes croissent et se multiplient. À se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques. » En ouvrant le bal avec fracas, l’autrice annonce la couleur de son écrit.

Sous un discours cynique et incisif, Chloé Delaume aborde de nombreux sujets difficiles, tous liés à la condition de la femme en France, à l’avalanche déclenchée par #metoo mais avec un regard étonnamment optimiste. J’appréhendais un peu de ne pas apprécier ce bouquin, pensant y trouver une légère touche de misandrie alors que, finalement, ce livre ne traite en rien de cela.

Chloé Delaume s’adresse aux femmes, elle nous parle, elle nous invite à la « sororité », ce mot qui se détache de la fraternité pour nous inviter à nous serrer les coudes, à œuvrer ensemble pour suivre ce mouvement de transition, d’évolution même. Rappelons d’ailleurs que cette sororité si essentielle est écrasée depuis toujours : nous, filles puis femmes, sommes élevées en rivales. Chaque autre femme est une rivale potentielle, celle qui prendra notre place, nous taclera, nous arrachera sans vergogne l’attention du mâââle que l’on convoite. Et cette rivalité créée par la société ne vaut évidemment que pour le saint graal que représente l’homme, celui qui nous offrira une vie que l’on doit mériter en étant la plus douce, la plus belle, la plus docile.

La sororité, selon Chloé Delaume, est l’arme ultime pour enfin s’affranchir du sexisme et de cette société patriarcale qui nous divisent, nous écrasent et nous forcent à reste dans de toutes petites cases où nous devons nous adapter. Elle ne nie pas le rôle que les hommes ont et auront dans la fin du sexisme, leur aide essentielle : elle s’adresse simplement à nous, ses sœurs, ses alliées naturelles et éternelles.

À travers des faits, des chiffres clés, des anecdotes pas si anecdotiques que cela, Chloé Delaume résume ce qu’elle décrit comme la quatrième vague féministe, celle du féminisme 2.0, celle du quotidien, de la femme lambda, de ce sexisme ordinaire qui me révulse, qui m’étouffe et me pousse à ouvrir grand ma bouche. Cette quatrième vague féministe, c’est nous, c’est toi, c’est moi, c’est cette sororité qui nous galvanise et nous aide à sortir des carcans ensemble, via internet, les réseaux sociaux, la remise à sa place du collègue misogyne « mais pas trop, j’aime toutes les femmes moi ».

« Apocalypse, au fait, veut dire révélation. Par les fils de la Toile partout elles se dévoilent, et dans quelques automnes leurs filles danseront sur l’eau. »

La force de Chloé Delaume, au-delà de ses convictions, tient aussi dans ses mots, ces mots succulemment acides qu’elle manie avec talent, avec une douceur percutante (j’aime mon oxymore, je l’avoue). Et ce n’est pas pour uniquement le plaisir de l’esprit que sa plume est si belle, c’est aussi pour ce qu’elle réveille, ce qu’elle faire naître chez le lecteur en toute conscience : « J’écris, ce qui signifie que pour moi chaque mot est un pouvoir. Les mots, pas les discours. S’emparer, appliquer des mots au quotidien. La sororité est le mot clé, les citoyennes s’engagent et si la loi ne peut rien, peut-être que des techniques alternatives s’imposent. »
Et si les mots sont importants, c’est aussi parce qu’en France, les femmes ont été bafouées durant des siècles jusque dans le dictionnaire de la langue française : « Liberté, Parité, Sororité, peut-être. Une République française où la langue officielle ne serait plus prisonnière d’un gang de couillidés, une société française où par les femmes, le temps d’une vague, le patriarcat serait aboli et les règles du jeu repensées. » Il s’agit évidemment de la si grande Académie Française, qui a passé des années à supprimer des mots comme « autrice » du dictionnaire pour supprimer de la langue le fait que des femmes osaient écrire des livres. Ces mots qui ont une importance capitale et qui montrent que dans notre langue, les choses déraillent : un cuisinier est un homme dont le métier est de faire la cuisine ; une cuisinière est un objet ou une femme qui fait la cuisine. De quoi pousser à la réflexion (et accessoirement à l’envie de tout casser, parfois).

Mes bien chères sœurs est un livre qui a éclairé ma route de jeune femme féministe de la quatrième vague, celle qui ne passe pas par le militantisme pur et dur mais par un éveil des consciences de son entourage. Oxymore à part entière, ce livre montre la douloureuse réalité de la condition de la femme tout en montrant l’espoir de voir un jour le bout du tunnel. Chloé Delaume est bien plus optimiste que moi sur le sujet et ça fait du bien. C’est agréable parce que ce n’est pas naïf, le mot qui convient à mon sens est « acide ». Une acidité qui pique, qui brûle parfois mais qui est agréable, qui apporte tout de même un peu de plaisir et qui annonce le futur fruit sucré que pourrait être la vie le jour d’après.

Plus les années passent et plus je me sers de mes lectures ainsi que de ce blog pour travailler mes idées, pour façonner mes opinions et pour transmettre mes découvertes sur les sujets qui me touchent. Plus le temps avance et plus mes lectures sont teintées de féminisme, de tolérance et de découverte d’ailleurs. Je ne regrette rien et je prends toujours de plus en plus de plaisir à découvrir, apprendre et partager. C’est grâce à des autrices comme Chloé Delaume que je chemine dans les méandres de ce monde et que je grandis chaque jour. D’ailleurs, depuis que j’ai instauré le tag #autrices sur mes billets, je me rends compte avec fierté que je lis bien plus d’ouvrages écrits par des femmes qu’avant et qu’ils sont désormais majoritaires sur ce blog. C’est ainsi que j’ai l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice tout en m’enrichissant encore et encore.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 23 mars 2018

Discours présentant le projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse à l'Assemblée Nationale de Simone Veil

Dans le cadre d’une Lecture Commune Accros & Mordus de Lecture, j’ai lu le discours prononcé par Simone Veil à l’Assemblée Nationale le 26 novembre 1974, présentant la loi l’interruption volontaire de grossesse. Mon avis est assez décousu, n'a pas réellement de fil conducteur et ne va pas au fond des choses, il constitue surtout mes réactions brutes à la lecture, mon sentiment d'injustice et le fait que, pour gagner cette bataille, Simone Veil a dû user des rouages politiques qui enlèvent beaucoup de beauté au geste final. Mes mots peuvent paraître très critiques mais ce n'est pas envers Simone Veil, plutôt envers la société de l'époque mais aussi l'actuelle. Pour ceux qui voudraient lire le discours, il est disponible ici.



Document
Discours de Simone Veil à l'Assemblée Nationale lors de la séance du 26 novembre 1974, présentant le projet de la loi relative à l'interruption volontaire de grossesse, dite Loi Veil, qui sera adoptée le 17 janvier 1975.
Le document est le compte rendu intégral de cette séance, le discours de la Ministre de la Santé allant de la page 6998 à la page 7002.

Mon avis
Souvent cité, ce discours illustrait à mes yeux le combat mené par Simone Veil pour les droits des femmes tout au long de sa vie. Haute figure du féminisme, régulièrement prise en exemple, elle est de ces femmes incontournables lorsqu’on veut rappeler les combats menés et ce qu’il reste à accomplir.

Au fil de ma lecture, j’ai déchanté, oubliant l’époque, le contexte, le lieu où ce discours a été prononcé. Dès le début, le premier argument avancé m’a paru vicié :

« Pourquoi donc ne pas continuer à fermer les yeux ? Parce que la situation actuelle est mauvaise. Je dirai même qu'elle est déplorable et dramatique.

Elle est mauvaise parce que la loi est ouvertement bafouée, pire même, ridiculisée. Lorsque l'écart entre les infractions commises et celles qui sont poursuivies est tel qu'il n'y a plus à proprement parler de répression, c'est le respect des citoyens pour la loi, et donc l'autorité de l'Etat, qui sont mis en cause.

Lorsque des médecins, dans leurs cabinets, enfreignent la loi et le font connaitre publiquement, lorsque les parquets, avant de poursuivre, sont invités à en référer dans chaque cas, au ministère de la justice, lorsque des services sociaux d'organismes publics fournissent à des femmes en détresse les renseignements susceptibles de faciliter une interruption de grossesse, lorsque, aux mêmes fins, sont organisés ouvertement et même par charter des voyages à l'étranger, alors je dis que nous sommes dans une situation de désordre et d'anarchie qui ne peut plus continuer
(Applaudissements sur divers bancs des républicains indépendants, de l'union des démocrates pour la République, des réformateurs, des centristes et des démocrates sociaux et sur quelques bancs des socialistes et radicaux de gauche.) »

C’était donc la face du pays qu’il fallait sauver en tout premier lieu ? J’ai dû respirer, me rappeler qu’il s’agissait d’un exercice oratoire face à des hommes, majoritairement, dont de nombreux conservateurs. Des hommes qu’il fallait tenter de séduire dès le départ avant d’aborder les autres points clés, les points qui traitaient enfin des femmes. Dès le début de ce discours, j’ai été ramenée sur terre en me rappelant qu’il s’agissait de politique et non de philanthropie. Emportée par mon enthousiasme face à ce discours que j’avais tant fantasmé, j’en ai oublié l’essentiel : il s’agissait de faire passer une loi et non de changer les mentalités dans un cercle où le travail aurait été titanesque, sûrement impossible.

Par la suite, Simone Veil rappelle que l’avortement n’est pas une balade de santé, un choix fait sur un coup de tête, surtout quand il est interdit par la loi et répréhensible, surtout quand il est pratiqué dans la clandestinité et, parfois, par des bouchers avides de deniers. La Ministre de la Santé qu’elle est alors explique le problème sanitaire, qu’il soit physique ou moral. Elle passe par la préoccupation qui incombe à un État, la démographie, montrant que le droit à l’avortement ne va pas stopper les naissances mais juste garantir un encadrement et une juste prise en charge d’un acte déjà pratiqué.

La démographie, cette peur intestine de l’Homme mais surtout des hommes de voir les naissances chutées, de voir les femmes contrôler et choisir si elles veulent tomber enceinte ou non, cette peur déjà soulevée au moment de la légalisation de la contraception. Mais qui étaient-elles, ces femmes, ces moitiés d’hommes, pour oser vouloir choisir le moment où elle accepterait de laisser une vie croitre en elles ?

La contraception est largement encouragée dans le discours de Simone Veil et elle met cela en opposition à l’avortement qui ne sera pas encouragé mais encadré. D’ailleurs, l’accent est mis sur la prise en charge psychologique, sur l’accompagnement réservé aux femmes prises en charge : tout sera fait pour s’assurer qu’elles n’ont pas d’autres choix. Au moins, on parle de leur choix. S’il est soulevé que ce choix devrait être pris « en famille », la parole finale sera donnée à la femme. Non pas parce qu’on la juge seule maître de cette décision de vie mais parce qu’il est certain que, si elle ne veut vraiment pas de cet enfant, la femme trouvera le moyen de s’en débarrasser. Là aussi, on sent qu’il s’agit d’un exercice de séduction, que Simone Veil montre qu’il n’y a pas d’autre solution que de laisser ce choix aux femmes, mais ça n’en reste pas moins dur à encaisser en tant que femme. J’ai du mal à vivre à mon époque, avec le sexisme toujours ambiant, mais je n’ose imaginer ce que ça devait être dans les années 70.

En tant que femme, Simone Veil a sûrement dû se plier à une lutte houleuse avec sa morale pour placer ses arguments. Vu plusieurs décennies après, son discours transparait clairement comme celui d’une charmeuse de serpents, plaçant çà et là des phrases qui font mal à la féministe que je suis mais je comprends.

Mais un point m’a vraiment chagrinée, même en me replaçant dans le contexte de l’époque : le choix de ne jamais avoir d’enfant.
Simone Veil insiste beaucoup sur le fait que l’avortement doit être autorisé pour ne pas laisser une femme en détresse prendre une décision irrévocable, elle explique qu’une grossesse non désirée et pire, détestée, peut mener à des gestes terribles, au suicide. Dans son argumentaire, c’est le timing qui est le point clé : les femmes doivent pouvoir avorter si leur grossesse n’est pas désirée à un instant T, si leur situation familiale ou financière n’est pas idéale. Le timing doit être le bon pour que l’enfant puisse être élevé dans les meilleures conditions, chéri, porté vers son avenir (et accessoirement l’avenir du pays, évidemment).

Et puis, il y a cette partie :

« Rares sont les femmes qui ne désirent pas d'enfant ; la maternité fait partie de l'accomplissement de leur vie et celles qui n'ont pas connu ce bonheur en souffrent profondément. Si l'enfant une fois né est rarement rejeté et donne à sa mère, avec son premier sourire, les plus grandes joies qu'elle puisse connaître, certaines femmes se sentent incapables, en raison des difficultés très graves qu'elles connaissent à un moment de leur existence, d'apporter à un enfant l'équilibre affectif et la sollicitude qu'elles lui doivent. A ce moment, elles feront tout pour l'éviter ou ne pas le garder. Et personne ne pourra les en empêcher. Mais les mêmes femmes, quelques mois plus tard, leur vie affective ou matérielle s'étant transformée, seront les premières à souhaiter un enfant et deviendront peut-être les mères les plus attentives. C'est pour celles-là que nous voulons mettre fin à l'avortement clandestin, auquel elles ne manqueraient pas de recourir, au risque de rester stériles ou atteintes au plus profond d'elles-mêmes. »

En 1974, il y a déjà des femmes qui n’ont pas d’enfants par choix. Il y a des femmes qui s’accomplissent par un autre aspect de leur être que leur utérus. Pourtant, aux yeux des têtes dirigeantes du beau pays qu’est la France, ces femmes sont visiblement incomplètes. Biologiquement, et socialement, l’être humain tend évidemment à se reproduire, à transmettre une partie de lui à un être à façonner et voir grandir. Mais certains et certaines font le choix de ne pas avoir d’enfants et, quand il s’agit des femmes, la France de 1974 considère que ce choix entrave la réussite de la vie. Alors oui, sûrement qu’en 1974 c’était une croyance profondément inscrite dans l’esprit des gens, sûrement aussi que le manque de considération envers les femmes pour autre chose que leur capacité à pondre des mioches faisait que tous pensaient que la maternité était le plus bel accomplissement de la femme.

Si j’ai eu mal en lisant ce passage, je l’ai compris après, c’est parce que aujourd’hui encore, en 2018, les hommes mais surtout les femmes qui disent ne pas vouloir d’enfant sont niés. Du haut de mes 25 ans, quand je dis « peut-être un jour mais je ne suis même pas sûre d’en vouloir » on me répond « Tu verras, plus tard, tu en voudras, tu as le temps ». C’est peut-être vrai mais ça part d’une condescendance gerbante, d’un « tu ne sais pas ce que tu dis, tu vas changer d’avis ». Je n’ai pas encore d’avis clair sur la question mais je rage intérieurement en pensant à toutes ces femmes qui, elles, savent qu’elles n’en veulent pas et qu’on nie dans leur choix. Ces femmes qui ne veulent pas d’enfant et à qui on dit « tu verras, plus tard… ». L’ensemble de ce discours et ce point m’ont juste rappelée qu’aujourd’hui encore, quand on est une femme, nos choix sont remis en question. On ne remet pas en question un homme qui fait un choix. Nos choix professionnels sont toujours questionnés vis-à-vis d’une actuelle ou future vie de famille. Nos choix personnels aussi.

Oui, les mentalités ont évolué, les gens sont plus ouverts d’esprit, les femmes réussissent à s’imposer plus souvent. Mais c’est tout le problème : les hommes évoluent, s’ouvrent l’esprit, nous laissent une place… Alors que ça devrait être naturel. On ne demande pas à un homme dans un entretien d’embauche s’il compte avoir des enfants, mais à une femme, si. Question de congés maternité mais aussi de congé vacances plus tard, de la garde des enfants… Et à travers ce discours de 1974, je me suis rendue compte que les choses évoluaient trop lentement. Qu’en tant que femmes, nous devons toujours argumenter nos choix, expliquer pourquoi. Prouver encore et encore ce que nous valons. Comme Simone Veil a dû le faire : expliquer pourquoi le choix d’une grossesse revenait à la femme et pourquoi il fallait autoriser l’IVG.

Plus de quarante ans plus tard, il faut encore justifier nos choix.

Merci Simone Veil et désolée d’avoir eu à lire un discours politique plutôt qu’une tribune sortant de tes tripes. Promis, la prochaine fois, je lirai tes écrits pour retrouver la foi.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture