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Rambalh, c'est un pot pourri de mes lectures, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog. Il est surtout né de mon besoin de garder une trace de mes lectures. Retrouvez-moi aussi sur Accros & Mordus de Lecture.

dimanche 30 juin 2019

Personne n'a peur des gens qui sourient de Véronique Ovaldé

Voici encore une lecture que je dois au croisement de La Grande Librairie et de La Comédie du Livre de Montpellier où Véronique Ovaldé a usé de sa carte blanche avec brio. Fascinée par sa façon de présenter ses convictions, son écriture mais aussi le travail des autres, j’ai acheté en très peu de temps beaucoup de ses livres et celui-ci est le premier que je lis d’elle.



Quatrième de Couverture
Gloria a choisi ce jour de juin pour partir. Elle file récupérer ses filles à l'école et les embarque sans préavis pour un long voyage. Toutes trois quittent les rives de la Méditerranée en direction du Nord, la maison alsacienne dans la forêt de Kayserheim où Gloria, enfant, passait ses vacances. Pourquoi cette désertion soudaine? Quelle menace fuit-elle? Pour le savoir, il faudra revenir en arrière, dans les eaux troubles du passé, rencontrer Giovannangeli, qui l'a prise sous son aile à la disparition de son père, lever le voile sur la mort de Samuel, le père de ses enfants - où était Gloria ce soir-là ? -, et comprendre enfin quel rôle l'avocat Santini a pu jouer dans toute cette histoire.
Jusqu'où peut-on protéger ses enfants? Dans ce roman tendu à l'extrême, Véronique Ovaldé met en scène un fascinant personnage de mère dont l'inquiétude face au monde se mue en un implacable sang-froid pour l'affronter.

Mon avis
Personne n’a peur des gens qui sourient met en scène Gloria, une mère qui n’a pas peur de faire prendre à sa vie et celle de ses filles un tournant radical pour échapper à un passé tortueux et surtout, dangereux. D’oisillon robuste à mère prête à tout pour protéger ses enfants, Gloria nous entraîne avec elle entre passé et présent, dans une vie où les coups durs s’affrontent pour savoir lequel a été le plus impactant. Fragile en apparence, c’est un mur sans faille qu’elle devient quand il s’agit de ses filles, de les préserver. Mais de quoi ? Il faut lire ce livre pour comprendre, pour appréhender la réalité et découvrir que l’équilibre de la vérité ne tient parfois qu’à un angle de vue.

Au-delà de l’histoire captivante et surprenante qu’elle nous offre, c’est tout un univers que dessine Véronique Ovaldé. Un univers où Gloria incarne un personnage qui, malgré les gens pour qui elle compte, est seule jusqu’à la naissance de sa première fille. Gloria est une femme forte qui ne compte que sur elle-même et qui prend ensuite conscience de cette petite vie qui va dépendre d’elle, un rôle qu’elle va prendre à cœur et qu’elle va mener de front quoi qu’il advienne. Pour ses filles. Gloria a peur, elle gère mal ses angoisses, ses réactions mais elle sait se ressaisir quand ses filles entre dans l’équation. Mère imparfaite mais mère prête à tout, elle puise au fond d’elle-même, elle s’assure que tout soit fait pour que ses filles soit protégée des dangers extérieurs, comme intérieurs. Et, comme elle, nous finissons par sortir de la définition du bien et du mal pour passer à celle de l’amour maternel inconditionnel : tous les moyens sont bons pour protéger ceux que l’on aime.

En faisant flancher notre sens moral à certains moments, Véronique Ovaldé nous rappelle finalement que certaines convictions peuvent faire bouger les lignes clairement établies au départ. Elle nous montre aussi qu’il arrive que malgré tous nos efforts, c’est parfois notre retrait qui permet de protéger au mieux une personne.

Enfin, pour ne rien gâcher, Véronique Ovaldé glisse entre les pages de son roman des idées féministes, des piques lancées à notre société patriarcale qui font du bien, qui rappelle la violence ordinaire subie au quotidien par les femmes. Au fond, Personne n’a peur des gens qui sourient s’inscrit dans mes lectures féministes par son héroïne, son autrice et les différents messages qui y sont diffusés en fond, sans que ce ne soit le principal thème du livre : c’est juste la plume d’une femme engagée et forte de ses convictions qui transpire son féminisme.

Une lecture haletante et dérangeante à la fois, angoissante et étrangement apaisante par moment. Un vrai régal.

« Stella visse son index sur sa tempe en écoutant sa petite sœur qui divague. Loulou se fâche puis se défâche. On dirait une giboulée de mars. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 23 juin 2019

Rose amer de Martine Delvaux

J’ai reçu ce livre lors du Swap mystère A&M. Mais kécessé ? Le but était d’emballer un livre à envoyer à un membre du forum de manière à ce qu’il le lise sans en connaître le titre ou l’auteur. Il a fallu être habile pour tout masquer, le moindre petit indice qui aurait pu gâcher la surprise devait être traqué. J’ai donc lu ce livre sans savoir de quoi il s’agissait grâce à Lady Swan qui avait bien fait les choses !



Quatrième de Couverture
Une petite fille grandit dans un village nouveau. Le père a disparu avant sa naissance. La mère a épousé un autre homme et souhaité s'installer loin de la ville. Le village est morne et ils y resteront des étrangers. Entre les enfants les liens se tissent quand même, dans les champs de fraise, ses amies s'appellent Manon-juste-Manon, BB ou encore Valence Berri. Elles rêvent d'Hollywood, mâchent de la Hubba Bubba, passent leur été à sauter dans la piscine du camping juste à côté. Tout semble normal. Mais une menace plane sur cet univers doucereux. Au village et dans la banlieue aseptisée où la famille déménagera dix ans plus tard il arrive que des filles disparaissent.

Rose amer raconte le regard inquiet d'une petite fille, puis d'une adolescente, sur la violence diffuse de l'ordinaire.

Mon avis
Rose amer est un livre qui semble raconter l’histoire banale d’une petite fille qui grandit dans un village, puis évolue dans une banlieue pour finir par avoir envie de découvrir enfin la vie citadine pour se libérer de son morne quotidien. En réalité, Rose amer décrit surtout ce que c’est que de grandir en étant une fille, des dangers auxquels on nous prépare depuis toujours sans même que nous nous en rendions compte : « ne parle pas aux inconnus », « fais attention le soir », « marche vite et regarde devant toi ».

L’héroïne, dont le nom n’est jamais cité il me semble, pourrait être toi, pourrait être moi. Elle grandit comme n’importe quelle petite fille, en jouant, en découvrant l’amitié fluctuante des jeunes années, en occultant ce que son esprit n’est pas encore capable d’encaisser. Pourtant, ça lui trotte dans la tête ces histoires, doucement, comme un nuage gracile qui passe et repasse dans le ciel bleu. Des petites filles disparaissent, ne sont jamais retrouvés. D’autres changent après des vacances chez un oncle, certaines comprennent plus tôt que les autres que le prince charmant préfère votre bouche posée ailleurs que sur leurs lèvres… Ce roman est un moyen d’obtenir une vue d’ensemble sur un monde où les violences subies par les femmes commencent dès l’enfance. Et ce monde, c’est le nôtre.

Dès petites filles, nous y sommes confrontés. Et comme le danger extérieur ne peut pas toujours être contrôlé par nos parents, ils essaient de nous donner les armes pour nous méfier, être sur nos gardes. Et nous grandissons comme ça, dans la possibilité du pire. Dans le « et si jamais… ? » si cruel qui nous fait reconsidérer la longueur de nos vêtements avant de sortir, ou le raccourci qui nous permettrait de nous coucher plus tôt si seulement il ne faisait pas si noir.

Cette pression constante finit par étouffer notre héroïne qui, à la fin de l’adolescence, ne rêve que d’une chose : sortir et ne plus s’ennuyer. Prendre une grande bouffée d’air, de liberté. Mais pas la liberté physique, finalement, non. C’est la tranquillité d’esprit que ce la figure, cette tranquillité à laquelle nous aspirons toutes. Il est épuisant d’avoir le réflexe de « faire attention ». Épuisant de compter ses verres en soirée pour être sûre de ne pas dépasser la dose d’alcool qui nous fait oublier le danger. Épuisant de rester alerte au moindre bruit sur le chemin du retour. Nous sommes enfermées dans ce monde hostile qui nous écrase et nous empêche de simplement profiter des choses, parfois, souvent même. Et c’est ce que raconte Rose amer à travers cette angoisse constante, cette pression sans fin. Le roman st étouffant de réalisme, agréable à lire, très bien fait et angoissant sans même que l’on s’en rende compte. Le terminer fait du bien, parce qu’on se détend, comme lorsque la clé tourne enfin dans la serrure de la porte et que le cocon de sécurité de la maison nous accueille.

Rose amer est un livre à lire ne serait-ce que pur découvrir la plume de Martine Delvaux, autrice Québécoise qui manie les émotions avec brio, qui rappelle que le rose des petites filles est une prison amère dont se libérer reste encore compliqué aujourd’hui.

Je suis ravie d’avoir lu ce livre avec le mystère du swap et ne pas en connaître le titre ne m’a en rien embêtée, c’était même génial !

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

lundi 10 juin 2019

Mes bien chères soeurs de Chloé Delaume

Mes bien chères sœurs est un livre qui a capté mon attention lors de ma toute première visite à Fiers de Lettres, librairie indépendante de Montpellier à la sélection merveilleuse. J’ai résisté et, quelques jours après, Chloé Delaume est passée dans La Grande Librairie… Quelques jours après j’ai craqué sans l’ombre d’un remord. J’ai lu ce livre d’une traite juste avant de rencontrer l’autrice lors de la Comédie du Livre de Montpellier, une rencontre vraiment agréable, tout autant que cette lecture.



Quatrième de Couverture
« Ceci est une adresse. Aux femmes en général, autant qu'à leurs alliés. Je vous écris d'où je peux. Le privé est politique, l'intime littérature. »
En France, la quatrième vague féministe a fait son entrée : non plus des militantes, mais des femmes ordinaires. Qui remettent en cause les us et les coutumes du pays de la gaudriole, où une femme sur dix est violée au cours de sa vie, et où tous les trois jours une femme est assassinée par son conjoint.
Dans ce court texte incisif qui prône la sororité comme outil de puissance virale, Chloé Delaume aborde la question du renouvellement du féminisme, de l'extinction en cours du patriarcat, de ce qu'il se passe, et peut se passer, depuis le mouvement #metoo.

Mon avis
Mes bien chères sœurs est un essai où Chloé Delaume établit le constat d’une société française en pleine transition vis-à-vis du patriarcat et du sexisme : « Le patriarcat bande mou. Quelque chose est pourri au royaume de la flaque, les indices et symptômes croissent et se multiplient. À se regarder jouir de son impunité, le mâle alpha n’a pas vu surgir l’obsolescence de ses propres attributs et fonctions symboliques. » En ouvrant le bal avec fracas, l’autrice annonce la couleur de son écrit.

Sous un discours cynique et incisif, Chloé Delaume aborde de nombreux sujets difficiles, tous liés à la condition de la femme en France, à l’avalanche déclenchée par #metoo mais avec un regard étonnamment optimiste. J’appréhendais un peu de ne pas apprécier ce bouquin, pensant y trouver une légère touche de misandrie alors que, finalement, ce livre ne traite en rien de cela.

Chloé Delaume s’adresse aux femmes, elle nous parle, elle nous invite à la « sororité », ce mot qui se détache de la fraternité pour nous inviter à nous serrer les coudes, à œuvrer ensemble pour suivre ce mouvement de transition, d’évolution même. Rappelons d’ailleurs que cette sororité si essentielle est écrasée depuis toujours : nous, filles puis femmes, sommes élevées en rivales. Chaque autre femme est une rivale potentielle, celle qui prendra notre place, nous taclera, nous arrachera sans vergogne l’attention du mâââle que l’on convoite. Et cette rivalité créée par la société ne vaut évidemment que pour le saint graal que représente l’homme, celui qui nous offrira une vie que l’on doit mériter en étant la plus douce, la plus belle, la plus docile.

La sororité, selon Chloé Delaume, est l’arme ultime pour enfin s’affranchir du sexisme et de cette société patriarcale qui nous divisent, nous écrasent et nous forcent à reste dans de toutes petites cases où nous devons nous adapter. Elle ne nie pas le rôle que les hommes ont et auront dans la fin du sexisme, leur aide essentielle : elle s’adresse simplement à nous, ses sœurs, ses alliées naturelles et éternelles.

À travers des faits, des chiffres clés, des anecdotes pas si anecdotiques que cela, Chloé Delaume résume ce qu’elle décrit comme la quatrième vague féministe, celle du féminisme 2.0, celle du quotidien, de la femme lambda, de ce sexisme ordinaire qui me révulse, qui m’étouffe et me pousse à ouvrir grand ma bouche. Cette quatrième vague féministe, c’est nous, c’est toi, c’est moi, c’est cette sororité qui nous galvanise et nous aide à sortir des carcans ensemble, via internet, les réseaux sociaux, la remise à sa place du collègue misogyne « mais pas trop, j’aime toutes les femmes moi ».

« Apocalypse, au fait, veut dire révélation. Par les fils de la Toile partout elles se dévoilent, et dans quelques automnes leurs filles danseront sur l’eau. »

La force de Chloé Delaume, au-delà de ses convictions, tient aussi dans ses mots, ces mots succulemment acides qu’elle manie avec talent, avec une douceur percutante (j’aime mon oxymore, je l’avoue). Et ce n’est pas pour uniquement le plaisir de l’esprit que sa plume est si belle, c’est aussi pour ce qu’elle réveille, ce qu’elle faire naître chez le lecteur en toute conscience : « J’écris, ce qui signifie que pour moi chaque mot est un pouvoir. Les mots, pas les discours. S’emparer, appliquer des mots au quotidien. La sororité est le mot clé, les citoyennes s’engagent et si la loi ne peut rien, peut-être que des techniques alternatives s’imposent. »
Et si les mots sont importants, c’est aussi parce qu’en France, les femmes ont été bafouées durant des siècles jusque dans le dictionnaire de la langue française : « Liberté, Parité, Sororité, peut-être. Une République française où la langue officielle ne serait plus prisonnière d’un gang de couillidés, une société française où par les femmes, le temps d’une vague, le patriarcat serait aboli et les règles du jeu repensées. » Il s’agit évidemment de la si grande Académie Française, qui a passé des années à supprimer des mots comme « autrice » du dictionnaire pour supprimer de la langue le fait que des femmes osaient écrire des livres. Ces mots qui ont une importance capitale et qui montrent que dans notre langue, les choses déraillent : un cuisinier est un homme dont le métier est de faire la cuisine ; une cuisinière est un objet ou une femme qui fait la cuisine. De quoi pousser à la réflexion (et accessoirement à l’envie de tout casser, parfois).

Mes bien chères sœurs est un livre qui a éclairé ma route de jeune femme féministe de la quatrième vague, celle qui ne passe pas par le militantisme pur et dur mais par un éveil des consciences de son entourage. Oxymore à part entière, ce livre montre la douloureuse réalité de la condition de la femme tout en montrant l’espoir de voir un jour le bout du tunnel. Chloé Delaume est bien plus optimiste que moi sur le sujet et ça fait du bien. C’est agréable parce que ce n’est pas naïf, le mot qui convient à mon sens est « acide ». Une acidité qui pique, qui brûle parfois mais qui est agréable, qui apporte tout de même un peu de plaisir et qui annonce le futur fruit sucré que pourrait être la vie le jour d’après.

Plus les années passent et plus je me sers de mes lectures ainsi que de ce blog pour travailler mes idées, pour façonner mes opinions et pour transmettre mes découvertes sur les sujets qui me touchent. Plus le temps avance et plus mes lectures sont teintées de féminisme, de tolérance et de découverte d’ailleurs. Je ne regrette rien et je prends toujours de plus en plus de plaisir à découvrir, apprendre et partager. C’est grâce à des autrices comme Chloé Delaume que je chemine dans les méandres de ce monde et que je grandis chaque jour. D’ailleurs, depuis que j’ai instauré le tag #autrices sur mes billets, je me rends compte avec fierté que je lis bien plus d’ouvrages écrits par des femmes qu’avant et qu’ils sont désormais majoritaires sur ce blog. C’est ainsi que j’ai l’impression d’apporter ma pierre à l’édifice tout en m’enrichissant encore et encore.

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 12 mai 2019

Malgré tout la nuit tombe d'Antônio Xerxenesky

La Comédie du Livre de Montpellier approche et ça me donne, comme toujours, une envie de descendre ma PAL pour pouvoir accueillir de nouvelles lectures. Je partage le peu de temps que je consacre à la lecture en ce moment entre des livres achetés au hasard et des livres d'auteurs qui seront présents le weekend prochain sur les stands. Malgré tout la nuit tombe est un de ces livres que j'ai achetés sans attente, d'occasion chez Gibert Joseph, comme j'aime le faire pour découvrir de nouvelles choses.



Quatrième de Couverture
Alina a bientôt trente ans et vit à São Paulo. Doctorante en histoire des religions, elle passe ses journées devant un ordinateur, au vingt et unième étage d'un gratte-ciel, prisonnière d'un boulot alimentaire dans la publicité. Elle peine à surmonter un deuil familial et perd peu à peu sa joie de vivre. Jusqu'au jour où elle est contactée par la police, qui a besoin de ses connaissances pour démasquer une secte soupçonnée d'enlèvements. Et si c'était là l'occasion unique de briser sa routine ? De prendre sa vie en main et de trouver un sens aux questions qui l'assaillent ?

Une journée et une nuit suffiront à ébranler les certitudes d'Alina, et par là même celles de toute une génération anesthésiée par son quotidien. Dans Malgré tout la nuit tombe, Antônio Xerxenesky fait surgir l'irrationnel dans nos existences cartésiennes, éveillant nos angoisses les plus profondes.

Mon avis
À travers le jour et la nuit, divisant ce roman en deux parties, Antônio Xerxenesky explore les angoisses qui étreignent la génération Y jusqu’à la faire suffoquer quand elle ose prendre conscience de sa condition.

Malgré tout la nuit tombe est un thriller fantastique où Alina, jeune femme vivant dans une grande métropole le tourbillon de la vie à cent à l’heure dans un état paradoxalement stationnaire, voit son quotidien brusquement bouleversé lorsque la police la convoque. Son aide est requise pour une enquête : doctorante en histoire des religions, on espère qu’elle pourra aider à décrypter un symbole et une possible secte. Seulement, Alina ne sait rien et elle repart dans son quotidien.

Sa vie est celle de millions de personnes de sa génération à travers le monde : un boulot qui paye le loyer et liquéfie doucement son cerveau, une vie sociale remplie de soirées alcoolisées durant son temps libre, une colocation où elle ne fait que croiser celle qui partage son appartement. Des amis, aussi, ceux dont elle connait les détails de la vie via les réseaux sociaux et qu’elle n’écoute plus lorsqu’ils racontent à voix haute ce qui s résume finalement en une image, un post, un commentaire, une story… Un pseudo-but professionnel via ses recherches parce qu’un boulot alimentaire ne doit servir qu’à préparer l’après… Le jour, le temps s’écoule sans accroc, inlassablement, s’étirant trop longuement lorsqu’elle est derrière son bureau, trop lentement lorsqu’elle est dans les transports. La nuit, la vie s’accélère en soirée puis disparait au petit matin dans un blackout causé par trop d’excès. Et tout se répète.

Alina, athée qui s’ennuie profondément dans cette vie en apparence remplie, voit dans cette affaire un moyen de sortir de son quotidien, d’apporter un peu de piquant à son existence. Elle trouve la secte, envoie un mail, et tout bascule quand elle reçoit une réponse.

Sous couvert de fiction, l’auteur oppose le jour, cet état de léthargie où les gens remplissent leurs obligations, où ils ne se posent pas de longues questions, où la routine aliénante permet une certaine quiétude, à la nuit. Cette nuit où lorsque nous nous risquons à rester avec nous même nous affrontons nos angoisses, nos démons. Ces ombres que l’on traine derrière nous, qui nous rappellent que fuir la réalité de nos vies ne peut durer qu’un temps. Qu’on éteigne la lumière et la peur ressurgit, le démon caché sous le lit a le champ libre pour venir chatouiller tout ce que nous cherchons à enfouir dans un tiroir le plus reculé possible de notre tête.

Le rationalisme d’Alina est bouleversé par ce qu’elle vit tout comme nous sommes secoués lorsque nous affrontons de gré ou de force nos problèmes. Le deuil de son frère qu’elle n’a pas su faire, qu’elle a fui lui revient en pleine face alors que ses convictions s’effondrent. Les masques que nous portons la journée, face aux autres, ne peuvent nous berner indéfiniment lorsqu’on se regarde dans l miroir. C’est tout cela que l’auteur met au premier plan dans son roman, le constat angoissant que fait la génération Y quand elle contemple le monde puis se regarde en face : le vide de l’existence, le climat angoissant généré par les médias, la surconsommation, la solitude croissante alors que la proximité entre les individus est de plus en plus simple, la peur viscérale de la mort à une époque où les religions n’ont plus l’air de pouvoir nous sauver… La totale remise en question de l’utilité de l’humanité et des conséquences de ces actes.

Les grands thèmes traités sont bien amenés et fondus dans le décor décadent de Sao Paulo. Alina essayant de rationnaliser ses émotions se superpose très bien au message choisi par l’auteur et l’écriture est très agréable à lire. Seulement, il manque quelque chose. Pas une fin différente ou encore une « vraie fin » (ceux qui ont lu le livre comprendront), mais peut-être un peu plus de substance à la trame de la fiction. Lorsqu’on arrive à la dernière page, on comprend le message, on sent que l’auteur est arrivé au bout de son propos et il a même raison. Non, le souci, c’est que la trame fictive qu’il a choisi était intéressante, mystérieuse, et j’aurais aimé qu’elle aboutisse tout comme le message parallèle a abouti. J’ai eu l’impression que, sous prétexte de faire passage un message profond et concret, l’auteur laissait de côté la partie fiction et c’est dommage parce qu’il y avait une belle documentation dans la première partie qui a été totalement laissée de côté.

Et en même temps, même ce choix colle. Il colle au tout dernier message que nous, la génération Y/why, ne voulons pas accepter : les milles questions que nous nous posons ont des réponses mais ces réponses n’apaiseront jamais les doutes qui nous tiraillent, les angoisses qui nous déchirent.

« Elle s’empara de son téléphone, désactiva l’alarme mais resta immobile, rassemblant son courage pour sortir du lit. Ce qui la motivait le plus, ce n’était pas le risque d’arriver en retard au travail, mais quelque chose qu’elle avait lu sur internet dans la semaine, sur les symptômes typiques de la dépression – entre autres, la difficulté à se lever et commencer sa journée, résumée par la phrase le matin est le pire moment pour la personne dépressive. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

dimanche 28 avril 2019

Le Pouvoir de Naomi Alderman

Mes copains du forum Accros & Mordus de Lecture m’ont offert pour mon anniversaire ce livre avec lequel je les avais peut-être un peu trop tannés ces dernières semaines. Et je l’ai évidemment dévoré immédiatement, attirée par cette promesse de réflexion féministe sur la condition humaine. Petit bonus : il fait partie de la liste des livres lus dans le cadre du club de lecture féministe Our Shared Shelf fondé par Emma Watson.



Quatrième de Couverture
Et si les femmes prenaient enfin le pouvoir dans le monde entier ?

Aux quatre coins du monde, les femmes découvrent qu'elles détiennent « le pouvoir ».

Du bout des doigts, elles peuvent soudain infliger une douleur fulgurante - et même la mort.

Soudain, les hommes comprennent qu'ils deviennent le « sexe faible ».

Mais jusqu'où iront les femmes pour imposer ce nouvel ordre ?


Mon avis
Neil écrit à Naomi pour lui confier son manuscrit, une sorte d’hybride entre le traité d’histoire et le roman, une façon de conter les bases de la société dans laquelle il vit en romançant les zones d’ombre. Peu à peu, nous découvrons que la société dans laquelle il vit est un monde où les femmes dominent les hommes, où elles dirigent le monde et où elles imposent la moindre de leurs volontés. Neil raconte comment tout a commencé d’après ses recherches, comment selon sa théorie, le monde a basculé soudainement lorsque les femmes ont découvert qu’elles possédaient un pouvoir puissant et surtout capable de leur faire gagner l’épreuve de force.
Tout le roman s’articule autour de l’inversion du pouvoir à travers l’inversion du rapport de force. Naomi Alderman tisse tout au long de l’histoire les barreaux de la cage invisible dans laquelle l’humanité est enfermée depuis la nuit des temps : la prison du pouvoir. Et c’est là le message important du roman.

Cette notion du pouvoir est essentielle pour comprendre le roman, elle permet d’appréhender le féminisme universel qui s’en dégage sans tomber dans la facilité de croire que ce livre décrit la misandrie. Le Pouvoir décrit un monde où les femmes, désormais plus fortes que les hommes, renversent la société patriarcale en seulement dix ans mais, surtout, instaure une société tout autant oppressante. C’est là que citer Montesquieu est nécessaire pour saisir une partie du roman :

« Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir » De l’esprit des lois (1748).

Et c’est ce que le lecteur aimerait voir, pour lire un roman féministe au premier degré : voir les femmes instaurer un monde où la séparation des pouvoirs retrouve son sens, où les qualités protectrices soi-disant naturelles des femmes s’imposent pour un monde meilleur. Évidemment, ce n’est pas le cas, et ce serait fichtrement simpliste et ennuyeux que ce le soit.

Lorsque les jeunes filles de quinze ans découvrent qu’elles sont capables de générer et d’envoyer des décharges électriques, soudainement, le monde s’enflamme. Les filles « deviennent » dangereuses, une façon pour Naomi Alderman de faire un clin d’œil à cette croyance selon laquelle les adolescentes sont les viles tentatrices qui, dès la puberté, détournent les gentils garçons du droit chemin. Incarné par ce pouvoir physique, la décharge électrique est lancée par la jeune fille là où dans notre réalité, c’est le charme vipérien de la femme qui fait vriller les connexions électriques entre les neurones des pauvres garçons. Mais rien n’est perdu, les gouvernements se préparent à enfermer les filles dans des centres spécialisés pour les « aider » à maîtriser leur pouvoir, pour les mâter, surtout.

Lorsque ces jeunes filles apprennent à réveiller le don chez leurs aînées, le monde bascule. 2duquer des jeunes filles qui sont malléables est une chose, se confronter aux femmes d’expérience en est une autre, ces femmes qui subissent l’oppression depuis bien plus longtemps que leurs filles. Et, automatiquement, ce monde patriarcal se met en alerte, non pas parce que sa santé physique est menacée mais bien parce que c’est son privilège qui l’est. Et on touche du doigt la critique des courants anti-féministes, ou encore le « masculinisme » qui n’existent que par opposition au féminisme : c’est en refusant encore une fois aux femmes la marche de l’égalité que ces hommes sont poussés d ans l’escalier violemment et se retrouvent à dégringoler les marches du pouvoir à une vitesse fulgurante.

Naomi Alderman nous transporte dans cette révolution aux quatre coins de la planète grâce à ses personnages. Elle nous offre aussi un effet miroir précis dans son inversion des codes. C’est d’ailleurs une partie assez simpliste de son roman, peut-être le point négatif de son histoire même si on en comprend le but. C’est d’abord au sein des sociétés où les femmes sont le plus oppressées que les choses vrillent : en Arabie Saoudite où les femmes se lancent dans une course à la terreur, mais aussi en Inde, dans les pays de l’Est de l’Europe où l’esclavage sexuel fait rage.

« Maintenant, ils vont comprendre que ce sont eux qui devraient éviter de sortir de chez eux seuls la nuit, exulte une manifestante devant l’objectif de Tunde. Ce sont eux qui devraient avoir peur. »

Ce besoin de vengeance plus que de revanche fait rage chez celles qui ont été écrasées toute leur vie. Et cela inspire les femmes du monde entier qui s’élèvent chacune à leur façon : via de nouveaux courants religieux, l’art de la guerre, de la politique ou encore du truandage. Créer un réseau, jouer des coudes habilement pour influencer le maximum de personnes, tracer son chemin sur l’autoroute du pouvoir.

Ce pouvoir, encore et toujours, celui qui guide l’être humain. L’autrice distille parfaitement ce poison qui s’insinue dans l’ensemble de la société, changeant de camp avec le nouveau rapport de force.

« Elle sait qu’elle ne doit pas le faire, qu’elle ne le fera jamais, mais là encore, peu importe. Tout ce qui compte, c’est qu’elle le pourrait si elle le voulait. Le pouvoir de nuire, de faire mal, est une forme de richesse. »

Les femmes, dans ce roman, ont pris le pouvoir parce qu’elles le pouvaient. Elles s’en sont emparé dès qu’elles ont compris qu’elles étaient physiquement supérieures aux hommes et elles les ont écrasés progressivement, leur faisant oublier ce monde patriarcal qui n’est pas plus naturel que celui qu’elles imposent.

Dans sa société miroir, Naomi Alderman nous montre que les femmes en arrivent au même point que les hommes dans notre monde patriarcal : les hommes sont qualifiés d’émotifs, ils sont si faibles physiquement que les violer pour les briser est un jeu d’enfant, lorsqu’ils tentent de s’insurger les femmes se rient d’eux avec condescendance… Des dizaines de passages montrent à quel point il est facile de renverser la vapeur, jusqu’à la toute fin du livre et la conclusion de l’échange entre Neil et son amie. Si j’ai trouvé cet effet miroir trop simpliste, je dois reconnaître son utilité : il montre à quel point on ne domine pas l’autre par volonté immuable de la nature mais bien parce qu’on le peut.

« Ce monde a toujours appartenu aux mâles : aucune des raisons qu'on a proposées ne nous a paru suffisante. C'est en reprenant à la lumière de la philosophie existentielle les données de la préhistoire et de l'ethnographie que nous pourrons comprendre comment la hiérarchie des sexes s'est établie. Nous avons posé déjà que lorsque deux catégories humaines se trouvent en présence, chaque catégorie veut imposer à l'autre sa souveraineté ; si toutes deux sont à même de soutenir cette revendication, il se crée entre elles, soit dans l'hostilité, soit dans l'amitié, toujours dans la tension, une relation de réciprocité : si une des deux est privilégiée, elle l'emporte sur l'autre et s'emploie à la maintenir dans l'oppression. On comprend donc que l'homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d'accomplir cette volonté ? » Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Tome I (1968).

Naomi Alderman dénonce donc ce problème du pouvoir qu’elle tisse tout au long de son roman, ce pouvoir qui empêche les êtres humains de vivre ensemble et qui pousse le groupe d’individus les plus forts à écraser les autres. Elle nous offre un pan de réflexion autour de notre société et des différentes luttes qu’elle connaît en nous expliquant en presque quatre cents pages que l’égalité ne s’obtient pas en changeant le pouvoir de mains. Quiconque a le pouvoir finit par en abuser parce qu’il le peut.

« Les puissants, qu'ils soient prêtres, chefs militaires, rois ou capitalistes, croient toujours commander en vertu d'un droit divin ; et ceux qui leur sont soumis se sentent écrasés par une puissance qui leur parait divine ou diabolique, mais de toute manière surnaturelles. Toute société oppressive est cimentée par cette religion du pouvoir, qui fausse tous les rapports sociaux en permettant aux puissants d'ordonner au-delà de ce qu'ils peuvent imposer ; il n'en est autrement que dans les moments d'effervescence populaire, moments où au contraire tous, esclaves révoltés et maîtres menacés, oublient combien les chaînes de l'oppression sont lourdes. » Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934).

Et c’est à travers cette critique du pouvoir que ce livre est, dans son ensemble, féministe. Naomi Alderman montre que le féminisme misandre n’est pas la solution, que changer le pouvoir de mains ne réglera pas le problème de l’oppression. Le totalitarisme reste un pouvoir à combattre et c’est par une vraie définition égalitaire que la société pourra évoluer. Finalement, en caricaturant un peu les dérives de l’oppression et du renversement du pouvoir, Naomi Alderman nous pousse discrètement à nous questionner sur l’essence du pouvoir et ses dérives. Plusieurs courants féministes sont d’ailleurs engagés dans la déconstruction du pouvoir au profit de tous : le féminisme n’est pas un moyen de piquer les parts de gâteaux aux hommes privilégiés mais plutôt de donner la possibilité à tous les êtres humains d’obtenir directement leurs propres gâteaux.

Il y a encore énormément de choses à dire sur ce livre, mon exemplaire est truffé d’annotations et de post-it mais, en même temps, on peut tout aussi bien se contenter de résumer l’impact de l’ouvrage à la nécessité de questionner le pouvoir et son abus.

À tous les lecteurs déçus parce qu’ils pensaient que le féminisme serait premier degré, je ne peux que rappeler que le but d’un roman d’anticipation n’est pas de toucher du doigt un monde parfait, puisque chaque utopie a dans tous les cas ses dérives. Si Le Pouvoir est un roman assez facile et caricatural par moment, il a le mérite de faire réfléchir et de pousser à faire quelques recherches sur les notions de pouvoir et d’oppression. Et il me donne envie de lire les essais de Simone Weil même si la complexité de la philosophie m’a toujours effrayée.

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