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Rambalh, c'est un pot pourri sur la littérature, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog : de tout et surtout tout moi. Mes lectures sont éclectiques tout en étant de plus en plus engagées vers la tolérance, l'ouverture d'esprit, les cultures différentes et le féminisme. Retrouvez-moi aussi sur Accros & Mordus de Lecture.

dimanche 6 septembre 2020

De bons présages de Terry Pratchett et Neil Gaiman

J'ai peu lu ces dernières semaines mais ça revient, tout doucement. J'ai encore quelques chroniques à rédiger, dans le désordre. Les astres se sont à nouveau alignés pour me permettre de reprendre le temps de lire, de prendre du temps pour moi. Et pour l'heure, c'est avec le Challenge Coups de coeur des A&M que je reprends le rythme.



Quatrième de Couverture
AL'Apocalypse ! Depuis le temps qu'on en parle... Eh bien, c'est pour demain. Enfin, dans onze ans, très exactement. Depuis que Dieu créa le monde et Satan l'enfer, chacun des deux cherche à tirer la couette à lui. Pour défendre leurs intérêts respectifs, ils ont leurs envoyés spéciaux sur terre. Côté Bien : Aziraphale (ange de son état, bibliophile et libraire à mi-temps). Côté Mal : Rampa (démon, lunettes noires et boots en peau de serpent, propriétaire d'une Bentley). Et l'Apocalypse, ça ne les arrange pas du tout. Parce que, vous savez ce que c'est, quand on vit quelque part depuis des siècles, on a ses petites habitudes. Alors ange et démon vont doubler leurs patrons et tout mettre en œuvre pour faire capoter l'Apocalypse.


Mon avis
De bons présages est de ces livres qu’on ouvre pour se détendre tout en ayant envie de garder le cerveau branché sur le serveur humour décalé. Il y a des moments pour tout et c’était pile le bon moment pour moi.
Ce livre, on en parle sur Accros & Mordus de Lecture depuis des années (Livre du Mois de mai 2019), je l’avais dans ma PàL depuis un bon moment et j’avais bien envie de rire un peu. Je n’ai pas été déçue.

Quoi de mieux que de voir le « Bien » et le « Mal » se dire que, finalement, l’Apocalypse, c’est pas si fun que ça ? Aziraphale et Rampa se rendent compte que le manichéisme c’est quand même moins fatigant et redondant que les rôles bien établis qu’ils sont censés jouer… surtout quand la fin du monde risque de venir mettre fin à leur vie terrestre qu’ils ont construite au fil des millénaires.

Je découvre en même temps Terry Pratchett et Neil Gaiman, je n’ai donc pas de curseur pour déterminer où démarre la plume de l’un pour passer ensuite à la plume de l’autre. J’ai senti par endroit un changement de ton, un style différent mais sans voir ma lecture saccadée, sans trébucher entre deux paragraphes : quand on ne connaît pas les deux auteurs, la lecture s’écoule sans barrage.

L’humour anglais est certainement ce qui m’a le plus plu : les digressions, les dialogues planants, les personnages décalés et les détails superflus (mais terriblement exquis) ont su se frayer un chemin sans encombre jusqu’à moi. Ce n’est pas tant l’histoire en elle-même qui est à garder en tête mais la façon dont elle est traitée : ça part dans tous les sens, dans du détail absurde et c’est ce que j’ai aimé. L’Apocalypse n’est finalement qu’un prétexte pour critiquer une société via des petits riens qui font finalement tout.

Si vous cherchez un univers complet, clair et fluide, vous risquez de ne pas trouver votre bonheur dans ce roman mais si vous voulez déconnecter de la réalité pour rire un peu, n’hésitez pas.

« Ne voyez pas ça comme un décès, dit la Mort, Dites-vous que vous partez en avance pour éviter les embouteillages. »

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dimanche 2 août 2020

Comme un million de papillons noirs de Laura Nsafou et Barbara Brun

Laura Nsafou est une autrice que j’ai découverte sur instagram via ses lectures et ses recommandations cultures et que je suis depuis pas loin de deux ans maintenant. J’ai profité du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil l’an dernier pour enfin me procurer son album qui était sur ma liste des merveilles à découvrir.



Quatrième de Couverture
A cause des moqueries, Adé est une petite fille qui n'aime pas ses cheveux. Accompagnée par sa mère et ses tantes, elle va découvrir en douceur la beauté de ces papillons endormis sur sa tête, jusqu'à leur envol final.


Mon avis
Comme un million de papillons noirs est une histoire toute douce abordant la difficulté pour les enfants d’accepter leurs particularités. Adé est une petite fille qui prend conscience de la nature de ses cheveux lorsque deux camarades se moquent de leur forme. Blessée, Adé explique alors à sa maman qu’elle n’aime plus ses cheveux et les trouve laids. Débute ensuite un cheminement pour la petite fille vers l’acceptation de soi grâce à l’aide de sa maman qui lui apprend subtilement à aimer ce qu’elle a et ce qu’elle est.

À travers les illustrations fabuleuses de Barbara Brun, je me suis laissé entraîner dans cette histoire qui met en scène cette petite fille chamboulée par les mots de ses camarades. Les enfants sont souvent durs entre eux, façonnés malgré eux par une société où les modèles sont toujours les mêmes, où les cases ont les bords bien trop saillants. Il n’est pas évident de trouver les bons mots, les bonnes images pour les apaiser là où, même chez les adultes, il est difficile de s’imposer avec ses particularités, des différences Laura Nsafou et Barbara Brun réussissent alors en quelques pages à donner des clés aux plus jeunes mais aussi aux moins jeunes pour apprendre à s’aimer.

Comme un million de papillons noirs est de ces livres qui permettent un nouveau regard mais, surtout, qui offrent à des enfants bien trop sous-représentés dans le monde de la littérature d’avoir des modèles auxquels ils peuvent s’identifier. Notre époque est encore marquée par des problèmes de représentativité et des artistes et auteurs comme Laura Nsafou et Barbara Brun permettent de faire de nouveaux pas en avant, même si la route semble malheureusement encore très longue.

« Aimer, c’est montrer aux autres ce qui nous fait du bien, dit Tantine. Pour aimer tes papillons, fais-leur ce que tu aimes. »

Les avis des Accros & Mordus de Lecture

vendredi 5 juin 2020

Le vice de la lecture d'Edith Wharton

Encore un petit essai dénicher à la librairie de la Halle Saint Pierre. Une lecture qui m'a permis de découvrir Edith Wharton pour le meilleur mais surtout pour le pire.



Quatrième de Couverture
« Peu de vices sont plus difficiles à éradiquer que ceux qui sont généralement considérés comme des vertus. Le premier d’entre eux est celui de la lecture. »

Dans ce texte paru en 1903 dans une revue littéraire américaine, la romancière Edith Wharton (1862-1937) dénonce l’obligation sociale de la lecture, nuisible à la littérature et fatale à l’écrivain.

Mon avis
Le vice de la lecture est un texte dont j’avais vaguement entendu parler : j’avais en tête qu’il s’agissait d’un plaidoyer sur l’addiction à la lecture ou encore le plaisir coupable d’aimer lire et d’accumuler des ouvrages sans avoir le temps de tous les lire. Pourquoi cette impression s’était-elle imprimée dans mon cerveau ? Aucune idée mais, du coup, je peux vous dire que j’ai été très surprise en lisant ce texte.

Petit résumé tout personnel de cette lecture : Edith Wharton offre l’étendue de son mépris pour les lecteurs qui ont le malheur de ne pas être des « lecteurs-nés » soit des lecteurs touchés par la grâce de la littérature de façon innée (et, étrangement, même si ce n’est pas clairement dit, cette grâce semble préférer une certaine catégorie de la population).

Edith Wharton distingue deux catégories de lecteurs.
Du côté de la légitimité, elle décrit le lecteur-né comme la seule personne capable de lire réellement. Pour elle, lire est un art auquel seul le lecteur-né peut prétendre :

« Pourquoi serions-nous tous des lecteurs ? Nous ne sommes pas censés être tous musiciens, mais lecteurs nous devons tous l’être ; voilà pourquoi ceux qui ne peuvent lire avec inventivité lisent mécaniquement – tel un homme sans aptitude pour le violon qui considèrerait le grincement produit par un orgue de Barbarie comme un accomplissement équivalent ! »

Du côté du vice, donc, nous retrouvons le lecteur mécanique, ce pauvre fou qui ose toucher du doigt un art auquel il n’a pas droit. Ce lecteur mécanique qui représente le mal absolu et qui entraîne la chute de la vraie littérature, celle qu’il souille de son vil regard. Mais où est le mal ? On pourrait croire que c’est dans le fait que ce lecteur mécanique peut dévorer des fictions à la chaîne et permet à une littérature dite « moins noble » d’exister mais non, c’est bien pire avec la suite directe de la citation :

« Il doit être admis, d’emblée, qu’en matière de lecture, les vrais offenseurs ne sont pas ceux qui se restreignent à la camelote avérée. Un lecteur qui s’avoue grand dévoreur de fiction futile cause peu de dommages. Celui qui se précipite sur « le livre du moment » ne nuit pas gravement au développement de la littérature. La sorte d’esprit qui discerne dans les divisions naturelles de l’écorce du melon la preuve qu’il doit être dégusté en famille pourrait même considérer certains ouvrages – ceux qui ne nécessitent aucun effort autre que de tourner les pages et se servir de ses yeux – comme spécialement conçus pour le bon plaisir du lecteur mécanique,, façon distributeur automatique : « Veuillez appuyer sur la touche adéquate pour sélectionner le livre désiré. » La providence s’avère alors une infaillible pourvoyeuse en auteurs dont la mission évidente consiste à protéger la littérature des ravages provoqués par les sots ; et c’est seulement lorsque le lecteur mécanique s’égare hors de son pré carré qu’il devient un danger. L’idée à la mode selon laquelle lire est une qualité morale a hélas conduit nombre de consciencieuses personnes à renoncer à leur innocent badinage avec les livres facules pour des relations bien plus épuisantes avec la littérature. Ceux-là se font « un devoir de lire ». […] C’est lorsque le lecteur mécanique, armé de la haute idée de son devoir, envahit le domaine des lettres – discussions, critiques, condamnations ou, pire encore, éloges – que le vice de la lecture devient une menace pour la littérature. Alors même qu’il pourrait sembler d’un goût douteux de s’offusquer de cette intrusion motivée par de si respectables motifs, n’eût été cette incorrigible suffisance du lecteur mécanique qui fait de lui une cible légitime. L’homme qui joue un air sur un orgue de Barbarie ne cherche pas à soutenir la comparaison avec Paderewski ; le lecteur mécanique, lui, ne doute jamais de sa compétence intellectuelle. Tout comme la grâce mène à la foi, tant de zèle investi pour progresser est supposé conférer une cervelle. »

Bon, c’était une bien longue citation mais elle permet de capter l’essence même de cet essai : du mépris, encore et encore, partout, tout le temps. Dans cette citation, Edith Wharton écrase non seulement la littérature « camelote » qu’elle considère écrite pour les personnes aux qualités intellectuelles discutables, mais elle nous reproche, nous « sots » aussi petits que le sont nos cervelles, de chercher à pénétrer des sphères bien trop hautes pour nous esprits et de les menacer par nos capacités cognitives bien trop insignifiantes pour être retenues. Le tout dans le plus grand calme en disant « ouais ouais je sais ça peut paraître douteux mais regardez, ils sont vilains pas beaux, j’ai tellement raison et j’suis tellement dans mon droit ».
Une comparaison assez grossière me vient à l’esprit : c’est comme la politique. Le bas peuple est bien trop bête pour pratiquer l’art de la politique, pour en comprendre les rouages et s’il tape l’incruste dans cette roue de la fortune, tout part en eau de boudin. « Votez pour moi, je saurai vous défendre mais n’essayez pas de comprendre, vous êtes trop cons, faites-moi confiance, promis, ça suffira. »

Tout l’essai n’est qu’un déversement de haine envers les lecteurs jugés non légitimes. Les arguments y sont hautains et ne servent qu’à promouvoir l’entre soi encore et encore. Ce n’est pas une dénonciation de l’obligation sociale de lire comme le dit la quatrième de couverture mais plutôt une façon de dénigrer les personnes qui ont l’audace de vouloir lire des œuvres d’Edith Wharton considère écrites pour une élite seulement. Si le fait qu’un lecteur ne puisse comprendre toute la portée d’un texte mette en danger la littérature selon elle est un argument qui puisse être recevable, bien que discutable à mes yeux, c’est bien le fait qu’Edith Wharton considère qu’il faut un talent inné pour comprendre qui me sidère. Je ne comprends pas la portée de tout ce que je lis mais j’estime que j’ai le droit de lire, le droit d’apprendre, de me frotter au niveau littéraire que je souhaite sans que cela ne soit considéré comme un crime.

Et puis, de toute façon, entre Edith et moi, ça ne pouvait pas coller :

« Pour le lecteur mécanique, les livres une fois lus ne sont pas comme des choses qui grandissent, qui prennent racine et dont les branches s’entrelacent, mais des fossiles étiquetés puis rangés dans les tiroirs d’un meuble de géologue ; ou plutôt, comme des prisonniers condamnés à une vie entière de confinement solitaire. Avec un tel état d’esprit, les livres ne se parlent jamais les uns aux autres. »

Ma chère Edith, il semblerait que l’art d’user de la géologie pour faire des analogies nécessite aussi un talent inné dont vous étiez bien dépourvu. Je regrette que vous ayez eu l’audace de poser votre esprit bien trop altier sur une science dont visiblement vous ne saviez rien pour servir vos intérêts méprisables. Alors, comme je suis bien trop bonne, je vous offre une petite explication : ces fossiles sont eux aussi en interactions les uns avec les autres et ils permettent, figés dans le temps, de comprendre le passé, le présent et le futur. Ils ne sont pas confinés, bien au contraire, ils donnent des clés et leurs petits copains des tiroirs à côté permettent de toujours révéler plus de secrets les uns sur les autres. Comme quoi, l’usage mécanique de ce qu’on ne connaît pas est bien pire que de chercher à comprendre de nouvelles choses.

La géologue vous salue !

NB : J'ai encore des tas de passages surlignés, j'aurais aussi pu aborder le style argumentaire, les autres comparaisons douteuses mais j'aurais fini par citer l'intégralité du texte pour juste marteler à quel point le mépris est tout ce qui résume Le vice de la lecture.

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samedi 23 mai 2020

Conditions premières d'un travail non servile de Simon Weil

Lors de ma dernière visite à Paris j’ai pu découvrir la librairie de la Halle Saint Pierre, superbe endroit à la sélection beaucoup trop tentante. J’ai craqué pour une sélection d’essais dont Conditions premières d’un travail non servile de Simone Weil.



Quatrième de Couverture
« L'arbitraire humain contraint l'âme, sans qu'elle puisse s'en défendre, à craindre et à espérer. Il faut donc qu'il soit exclu du travail autant qu'il est possible. L'autorité ne doit y être présente que là où il est tout à fait impossible qu'elle soit absente. Ainsi la petite propriété paysanne vaut mieux que la grande. Dès lors, partout où la petite est possible, la grande est un mal. De même la fabrication de pièces usinées dans un petit atelier d'artisan vaut mieux que celle qui se fait sous les ordres d'un contremaitre. Job loue la mort de ce que l'esclave n'y entend plus la voix de son maitre. Toutes les fois que la voix qui commande se fait entendre alors qu'un arrangement praticable pourrait y substituer le silence, c'est un mal. »

Mon avis
Dans cet essai écrit en 1942, Simone Weil décortique le travail dans le monde ouvrier et apporte un éclairage sur les mécanismes qui peuvent le rendre insupportable. De la nécessité d’une motivation spirituelle (enfin, elle parle de Dieu toutes les trois phrases donc c’est pour les croyants uniquement visiblement) au besoin de repenser la façon de donner des ordres de la hiérarchie en passant par la disparition fatale de la connaissance de l’appart de la tâche réalisée dans l’image globale, la philosophe nous propose une explication à la souffrance des ouvriers ainsi que des pistes d’amélioration.

Dans un second texte, Expérience la vie d’usine, Simon Weil passe par le concret pour analyser le travail en usine : elle se sert de sa propre expérience. Cette partie a eu plus de savoir à mes yeux, moins abstraite, elle m’a paru plus sincère et palpable. J’en retiens que le principal mal du travail de nos jours est de ne pas permettre aux personnes de capter la vision globale dans laquelle elles sont supposées s’insérer. On nous demande de faire partie d’un rouage sans nous permettre réellement dans connaître les fonctionnements et la finalité et c’est tout là le problème : perdre de vue notre valeur dans un système nous rend servile et transforme le travail en une nécessité insupportable. Travailler dans le seul but de gagner de l’argent pour ensuite le réinjecter dans la machine économie est le mal du siècle de Simone Weil, mal qui continue à perdurer dans le nôtre…

Les essais philosophiques sont généralement trop tortueux pour moi mais j’ai bien aimé me plonger dans cette réflexion malgré le rappel quasi constant à la religion qui m’a empêchée d’adhérer à l’ensemble du propos.

« Il n’est pas bon, ni que le chômage soit comme un cauchemar sans issue, ni que le travail soit récompensé par un flot de faux luxe à bon marché qui excite les désirs sans satisfaire les besoins. »
Expérience de la vie d'usine, p67

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vendredi 1 mai 2020

Murmures à la jeunesse de Christiane Taubira

J’ai toujours été admirative de la façon dont s’exprime Christiane Taubira et de ses références littéraires, tout comme de sa culture. Au-delà de la femme politique, c’est l’oratrice et la femme de lettres qui a toujours su capter mon attention dans ses discours. Je m’étais dit qu’il fallait que je lise ses écrits et j’ai commencé par Murmures à la jeunesse, acheté il y a plusieurs mois déjà à la librairie chère à mon cœur Fiers de Lettres.



Quatrième de Couverture
« Attentats, lutte antiterroriste, état d’urgence… comment, dans ce contexte, préserver les valeurs qui sont le socle de la République ?
Déchéance de nationalité : peut-être est-ce faire trop de bruit pour peu de chose ? Peut-être serait-il plus raisonnable de laisser passer ?
Je ne suis sûre de rien, sauf de ne jamais trouver la paix si je m’avisais de bâillonner ma conscience.
» Ch. T.

Christiane Taubira revient sur les tragiques événements de 2015, raconte comment ils ont été vécus au sommet de l’État, quelles sont les forces obscures qui structurent ce nouveau terrorisme, comment on embrigade de jeunes Français pour les transformer en tueurs…
Mais la République possède en elle-même la puissance de riposte nécessaire, une riposte qui ne requiert aucun reniement si elle s’inspire de l’histoire de ses combats. L’auteure appelle les citoyens à trouver dans la culture et la beauté les raisons de défendre avec la plus farouche détermination les valeurs de notre société. Par ces temps troubles et incertains, les paroles de Christiane Taubira élèvent le débat et redonnent espoir à la jeunesse.

Paroles d’une femme de conviction, paroles d’une femme libre.

Mon avis
Murmures à la jeunesse est un essai publié par Christiane Taubira juste après sa démission du gouvernement en 2016 mais dont l’écriture a été achevée quelques jours avant. Dans une préface rajoutée en décembre de la même année, elle explique les raisons de sa démission. On comprend alors le facteur déclencheur de son départ : la déchéance de nationalité. Y sont évidemment abordés les tragiques événements de 2015, des attentats de Charlie Hebdo à ceux du 13 novembre puisqu’ils ont été à la source des débats et dissonances concernant la question de la nationalité.

Cet essai est clairement politique mais ce n’est pas pour cela qu’il doit être lu. Christiane Taubira y détaille sa position sur la déchéance de la nationalité, les mauvaises raisons qui ont amené ce débat sur la table, son inutilité dans la pratique et les stigmatisations qui en auraient découlé en cas d’ajout à la Constitution.

Pour petit historique, la déchéance de nationalité s’est invitée sur le devant de la scène lors de la montée du terrorisme et des attaques perpétrées en France. Le projet consistait à permettre à l’État français de retirer la nationalité française aux binationaux condamnés pour terrorisme (oui, c’est très résumé, mais c’est surtout ainsi qu’on nous l’a présenté, nous le grand public citoyen). Pourquoi uniquement les binationaux ? Parce que la France n’était pas prête à jouer contre la convention internationale signée en 1961 sur la limitation des cas apatrides (donc sans aucune nationalité), signée mais pas ratifiée ceci dit. Ainsi, en ne concernant que les binationaux, la France se protégerait et permettrait aux personnes concernées d’avoir une solution de repli.

Christiane Taubira démontre les failles de ce projet et ses effets pervers. La situation en 2015 et début 2016 laissait une France traumatisée, blessée et ayant un besoin de Justice. Une Justice bien compliquée à appliquer quand quasiment tous les terroristes sont déjà morts aux yeux des Français. Alors, pour apaiser le peuple et donner un sentiment d’action, la déchéance de nationalité est mise sur la table. Seulement, que signifie la déchéance de nationalité pour une personne qui porte allégeance à un état terroriste auto-proclamé, qui meurt pour une cause contraire à tout ce que représente la France ? Rien du tout. Ce projet n’aurait donc eu pour but que de satisfaire les citoyens français en quête de Justice. Mais les terroristes arrêtés ? La déchéance n’aurait sûrement pu être applicable que tard, des années après les faits, laissant alors largement le temps aux États concernés par ces personnes binationales de les déchoir avant la France de leur nationalité : plus d’application pour la France ensuite.
Par contre, l’inefficacité de cette mesure pour faire Justice aurait eu un effet pervers sur les citoyens binationaux : leur expliquer que le simple fait d’avoir deux nationalités mettait une épée de Damoclès au-dessus de leur tête, qu’être citoyens de deux États faisait d’eux les seules personnes en France à pouvoir être déchus de leur nationalité française. Sympa, pas vrai ? Une inégalité que Christiane Taubira ne pouvait accepter.

« Quand à rompre l’inégalité et étendre aux non-binationaux, l’effet en serait plus directement de fabriquer des apatrides. Et il y aurait là l’illustration de la différence entre l’égalitarisme et l’égalité. Là où l’égalité élève en élargissant à tous des droits et des libertés réservés à certains, l’égalitarisme nivelle, par le bas et par le pire. » p38

Murmures à la jeunesse permet donc à Christiane Taubira de mettre à plat ses positions, ses convictions et de transmettre avec des mots poignants tout ce qui a fait qu’elle ne pouvait que démissionner pour être en accord avec elle-même. Ce texte est politique, il étaye quelques arguments contre la déchéance de nationalité mais il est surtout écrit avec un talent certain. Au-delà des idées, c’est pour la plume de Christiane Taubira qu’il est à lire, pour les mots qui génèrent des émotions fortes. Si les idées sont importantes, c’est bien plus pour la façon dont elles sont exposées que j’ai absorbé chaque page avec délectation. Je suis persuadée que le projet sur la déchéance de nationalité était bien plus complexe que ce que décrit Christiane Taubira dans son essai mais ce n’est pas grave, parce que c’est le travail littéraire qui m’intéressait le plus. C’est d’ailleurs ce qui risque de vous rebuter si vous cherchez quelque chose de précis sur le sujet : Christiane Taubira enrobe énormément son propos sous des couches de références littéraires, philosophiques. C’est pile ce que je recherchais, même si replonger dans cette page de notre histoire n’a pas été des plus simples.

Murmures à la jeunesse pousse à la réflexion mais est aussi une main tendue, une invitation à apprendre et à comprendre, une passerelle érigée pour nous permettre à nous, nouvelle génération, de faire le lien entre nos aînés mais aussi nos aïeux et de prendre part à façonner le monde de demain. C’est avec notre passé que nous devons avancer vers notre futur, quel qu’il soit.

« Lorsque le peuple doute de lui-même, il devient salutaire de lui rappeler ce qu’il a pu dire, y compris de contraire à ses principes et ses mœurs, ce qu’il a su faire, y compris dans l’adversité la plus rude. Il est bon de rappeler qu’il s’est trouvé des citoyens pour se livrer à la délation. Ces faits d’histoire ne doivent pas devenir de vieux démons, mais ils invitent à une prudence protectrice. L’histoire nous réserve parfois de ces feintes qui dénaturent profondément une intention de puissance publique. » p62

Les avis des Accros & Mordus de Lecture