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Rambalh, c'est un pot pourri sur la littérature, un blog pour partager mes coups de coeur et de gueule. Rambalh signifie Bordel en Occitan et c'est un peu le cas de ce blog : de tout et surtout tout moi. Le bordel de mes goûts, de ma vie livresque, toujours en lien avec Accros & Mordus de Lecture.

mercredi 16 mai 2018

Régine Deforges, bref portrait

Je ne suis pas biographe, vous le savez, donc cet article ne sera pas une biographie de Régine Deforges mais plutôt une introduction sur la grande dame qui se cache derrière La Bicyclette bleue. Lire des articles à son sujet m’a permis de mieux comprendre son écriture, ses références ainsi que le personnage de Léa et c’est cela que j’ai envie de partager ici.



Régine Deforges est née en 1935 à Montmorillon, un petit village de la Vienne, au cœur du Poitou : elle est une enfant de la campagne, de la terre. Elle raconte dans plusieurs interviews que cet endroit était trop étroit pour elle, qu’il réclamait une trop grande discrétion pour la jeune fille à la soif de liberté qu’elle était. Un épisode marquant de sa jeunesse, qu’elle raconte à ces occasions, est le vol de son journal intime, à 15 ans, où elle avait couché son histoire d’amour pour une jeune fille de son âge : le scandale éclate et on la force à brûler tous ses cahiers d’écriture, ses précieux écrits. Cette histoire lui inspire plus tard son roman Le Cahier volé (1978).

Régine Deforges est une femme libre, forte et toujours passionnée par la littérature. En 1968, elle crée sa propre maison d’édition, L’Or du temps, et devient la première éditrice française. J’entends souvent parler des grands éditeurs, de ces dynasties littéraires qui ont survécu à bien des crises et notamment la Seconde Guerre Mondiale. La première femme éditrice, ça, je n’en avais jamais entendu parler et j’étais même loin de me douter qu’il s’agissait de Régine Deforges, et c’est un fait marquant : encore une fois, la réussite des femmes n’est jamais mise en avant en France. C’est aussi une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de me lancer dans ce petit dossier : pour mettre en avant un fait important, un fait qui est historique à mes yeux mais surtout lourd de sens.

Dès mars 1968, le travail de Régine Deforges est écrasé. Le premier livre qu’elle publie en tant qu’éditrice, Le Con d’Irène attribué à Louis Aragon, sous le titre Irène, est saisi quarante-huit heures après sa mise en vente, le 22 mars 1968. Alors que Mai 68 et ses slogans libertaires battent leur plein, Régine Deforges affronte le tribunal pour outrage aux bonnes mœurs. Nombreuses sont ses publications qui sont censurées, attaquées en justice. La condamnation va même jusqu’à la priver de ses droits civiques durant quelques années. Éditrice de textes érotiques, elle dérange avant tout parce qu’elle est une femme.

Petit extrait d'un article du Monde pour comprendre :
Au tribunal, elle devait subir les propos railleurs et machistes des juges — « Pourquoi une jolie femme comme vous publie-t-elle de telles saletés ? »

Les attaques successives subies par sa maison d’édition la forcent à déposer le bilan : la justice coûte cher à la liberté.

Elle finit par se remettre à l’écriture, des décennies après le scandale de sa jeunesse, mais les attaques ne sont pas terminées. En 1981 sort La Bicyclette bleue qui est un succès mais qui pousse les descendants de Margaret Mitchell à intenter un procès pour contrefaçon. Régine Deforges, après de longues années de combat, finit par gagner ce procès. Oui, La Bicyclette bleue est semblable point par point à Autant en emporte le vent, et non ce n’est effectivement pas un hasard : Jean-Pierre Ramsay a proposé à Régine Deforges d’adapter ce roman à la Seconde Guerre Mondiale. Dès le départ, c’était écrit comme une adaptation.

Quand je lis aujourd’hui des chroniques disant « Oh la la c’est un plagiat je suis déçu quelle honte ! » ça m’agace. À une époque où quelques clics suffisent à trouver la vérité, je trouve malsain de se permettre de publier son jugement sur le net sans même prendre deux minutes pour vérifier ses sources. Et je veux rendre ses lettres de noblesse à Régine Deforges, non pas face au grand public parce que je n’en ai pas la prétention ni la légitimité, mais au moins face à cette communauté que nous sommes et dont je fais partie. Régine Deforges a passé sa vie à lutter contre l’adversité sans jamais baisser les bras et ça, c’est admirable. Elle a dépensé son temps, son énergie et son argent pour obtenir justice et je trouve honteux que des lecteurs aujourd’hui ne se gênent pas pour véhiculer encore une fausse idée de plagiat.

Par la suite, Régine Deforges est très active dans la vie littéraire française, avec des prises de position qui provoquent à nouveau des remous, qu’elle ait raison ou non. Je ne m’attarde pas sur ces faits parce qu’ils m’intéressent moins ici vis-à-vis du dossier en général mais je vous invite à creuser si cela vous interpelle.

Ce que je retiens de Régine Deforges et que je veux transmettre est surtout le fait qu’elle a participé à la lutte pour la reconnaissance de la place des femmes dans le monde de la littérature finalement, mais aussi au mouvement féministe par les idées qu’elle a toujours cherché à véhiculer, que ce soit via l’édition ou ses propres écrits. Je tiens à le redire mais son histoire d’éditrice montre qu’il y a 50 ans, une femme éditrice et qui, de surcroît, publiait des textes érotiques, était condamnable. 50 ans plus tard, nous devons encore lutter pour obtenir l’égalité en littérature, et pas que.

Quand on voit que certaines années, il n’y a pas une seule autrice au programme du baccalauréat de Français, on peut se poser des questions. Pour de jeunes lecteurs compulsifs, ce n’est pas forcément un problème puisqu’ils ouvrent seuls leurs horizons littéraires, mais quel message cela fait-il passer aux élèves qui ne lisent pas en dehors des œuvres imposées ?
Même choses lorsqu’on se penche un peu sur les statistiques dans le monde de la publication : toujours plus d’hommes que de femmes, plus d’hommes primés, plus d’hommes mis en avant sur les étals… Sauf quand il s’agit de genres littéraires dits « pour femmes ».
50 ans plus tard, la voie de l’égalité est encore longue à parcourir. En découvrant Régine Deforges, son écriture et son histoire, je ne pouvais pas faire autrement que partager ici ce que j’avais découvert et ce que j’avais ressenti. Cette grande dame est la preuve que son genre lui a mis des bâtons dans les roues, que son genre a justifié jusqu’à la suspension de ses droits civiques ! Et elle n’a jamais abandonné, elle a toujours rebondi et c’est quelque chose que j’admire chez elle. Toutes ses prises de position ne résonnent pas forcément en moi mais, en ce qui concerne ses positions féministes, elle a eu toute mon attention et toute mon admiration.

Je vous laisse mes différentes sources si vous voulez aller plus loin (ou si vous voulez vérifier que je ne vous raconte pas trop de fadaises) et je vous invite vivement à découvrir les œuvres de notre toute première éditrice française, celle qui a ouvert la voie pas toujours rectiligne à d’autres femmes amoureuses de la littérature.

Sources :
Régine Deforges sur Wikipédia
Régine Deforges, la papesse de l'érotisme
Régine Deforges : l'auteure de La Bicyclette bleue est morte
Page de Régine Deforges sur le site de l'éditeur Fayard
Polémique autour du prix Femina
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L'inégalité entre hommes et femmes persiste dans le monde du livre

2 commentaires:

  1. En tant que grande fan du combat mené par Régine Déforges et avoir lu et relu et rerelu la bicyclette blueue, merci pour ce très bel article.

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    1. Merci à toi de l'avoir lu surtout ♥

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